Sartre : le philosophe entre réflexion et action

15 janvier 2012

Réflexion et action : la philosophie face à l’engagement dans son monde contemporain. Le journaliste met Sartre face à ses engagements politiques : sont-ils logiques ? Un philosophe, « un vrai », doit-il participer à l’action ?

Nous vous présentons aujourd’hui deux vidéos de Philosophie : une entrevue de Jean-Paul Sartre, interviewé par Claude Lanzmann, rédacteur de la revue « les temps modernes » et par Madeleine Gobeil, professeure de l’université Carleton, sur la chaine de télévision Radio-Canada, 1967.

Ces pistes de réflexion sont excellentes pour comprendre ce qu’est la philosophie, comment elle est perçue par la société, et la dérive des dernières décennies, avec ces éditorialistes que l’on nomme « philosophes » (ex, BHL). A l’inverse, un penseur peut-il affirmer des idées sans les confronter à la réalité ? Et s’il les confronte, ne peut-il pas alors, faire autrement que s’engager selon sa philosophie ? « C’est quand vous vous mêler de politique, que vous perdez votre temps » – Claude Lanzmann à Sartre.

Comment penser la frontière entre l’action et la réflexion ? La place du philosophe dans la société ? Socrate lui-même, n’était-il pas déjà engagé ?

La réponse de Sartre est amusante et intéressante : il ne répond pas par rapport à lui, comme c’est demandé, mais décale le sujet en donnant une définition intellectualiste de l’intellectuel, teintée d’une clé de lecture marxiste : l’intellectuel est forcément engagé, puisque c’est cela-même qui le définit comme intellectuel et non comme simple scientifique.

La deuxième partie de la réponse de Sartre complète cette vision : la différence entre l’intellectuel et le politique, c’est l’intensité de l’engagement et son champ.

Un cadeau sérieux pour Noël ?

9 décembre 2011

MAJ : l’offre n’est plus valable à partir du 15/01/12.

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Morale utilitariste : la morale universelle ?

8 décembre 2011

Tueriez-vous une personne pour en sauver cinq ?
Tel est le titre d’un article de Passeur de Sciences, blog du Monde. Sa lecture soulève deux questions philosophiques majeures : l’existence et l’universalité éventuelle de la morale utilitariste, et la validité de vérifications empiriques.



L’article du Monde.Fr
« Imaginée il y a quelques décennies par la philosophe britannique Philippa Foot, cette expérience de pensée met en scène un tramway dont les freins ont lâché en pleine descente. Il se dirige tout droit vers un groupe de cinq personnes qui ne pourront se dégager à temps. Vous êtes le conducteur de la machine folle et vous avez la possibilité, en appuyant sur un bouton, d’actionner un aiguillage qui vous conduira sur une voie parallèle sur laquelle ne se trouve qu’un seul piéton. Que faites-vous ? »


Utilitarisme vs Déontologie
La morale utilitariste s’oppose à la morale déontologique. La première juge bonne ou mauvaise une action selon ses conséquences : provoquer intentionnellement la mort d’une personne pour en sauver cinq autres serait bon et moral, car les conséquences sont « meilleures ». La morale utilitariste vise à maximiser le bonheur du plus grand nombre… quitte à sacrifier quelques oeufs au passage. C’est la tendance sacrificielle de cette morale qui pose justement problème.

La seconde, la morale déontologique, est celle de Kant : l’humain doit agir selon son devoir, selon ce qui est bon ou mauvais dans l’absolu. Selon des règles morales absolument intangibles, qui doivent être respectées quelques soient les circonstances : il est ici absolument inconcevable de tuer une personne pour en sauver d’autre, car tuer est par définition immoral, quelle que soit la situation.

La morale utilitariste, elle, décide de la légitimité d’une action justement selon les circonstances. En soit, tuer est immoral, mais dans cette situation, c’est la meilleure décision à prendre.

Empirisme vs Rationalisme
Cet article essaye de montrer que par expérience, empiriquement, les humains tendraient automatiquement vers la morale utilitariste, en n’hésitant pas à sacrifier une personne pour en sauver d’autres, à plus de 90%. La question immédiatement soulevée, est simple : cette vérification empirique est-elle valable ? Quelques expériences permettent-elles de conclure à une certitude ?
Les circonstances mêmes de l’expérience peuvent être analysées et discutées : un jeu vidéo reste un jeu vidéo, bien loin de la réalité, et c’est peut-être justement cette insertion dans le virtuel qui pousserait les gens à sacrifier une personne… Il est peu probable que tous les joueurs qui ont déjà tué un ennemi sur un écran sont prêts à se saisir d’un fusil de chasse et abattre leur voisin dans la rue. Un protocole d’expérience, que l’article ne nous détaille pas réellement, aurait peut-être permis d’obtenir des résultats radicalement différents (et si la personne à sacrifier était un bébé ? et les cinq autres auraient plus de 90 ans ? etc.)



La clé de l’histoire
La réponse de la morale déontologique à cette situation est simple : vous êtes incapable de calculer les conséquences de votre action. Vous ne pouvez absolument pas être sûr de votre action héroïque : actionner l’aiguillage va peut-être au contraire faire dérailler le train et mourir tous les passagers. Peut-être que si le train continue sur son chemin, il sera arrêté par un imprévu (freins, météorite, butoir, n’importe quoi), tandis que si vous actionnez l’aiguillage la personne meurt à tous les coups.
Autrement dit, il faut respecter la morale absolue : ne pas tuez, car vous ne pouvez pas calculer les conséquences de votre acte.
Et en plus, c’est rationnellement incohérent (mais ceci est un autre débat, étudiez notre Cours de Philosophie pour en savoir plus !)

Vidéo de Philo : Documentaire Hannah Arendt

26 novembre 2011

Nous vous proposons aujourd’hui une vidéo de philosophie d’une heure : un documentaire réalisé en 2006 par Arte sur la philosophe Hannah Arendt.

Hannah Arendt est très connue pour ses analyses du totalitarisme et de la logique individuelle des personnes qui auraient suivi passivement le nazisme, insérant ceci dans sa compréhension générale de la modernité (lecture recommandée : La crise de la culture).
C’est un auteur et un ouvrage indispensable pour les concours Sciences-Po par exemple, et fort utile pour le Bac de Philo. Le documentaire est assez « grand public » et n’est pas fondamentalement orienté « philosophie », mais c’est une excellente vidéo pour appréhender l’auteur et son oeuvre.

Sciences Po : comment y rentrer ?

6 novembre 2011

Faire Sciences Po, c’est une ambition de plus en plus partagée : environ 35 000 candidats pour 9 IEP (Institut d’Etudes Politiques) et 3 500 places au total. 10%. Ça devrait être faisable, non ?



10 000 lycéens qui se présentent au concours commun des IEP de province, pour un millier de places : l’IEP Paris continue à faire toujours rêver, mais les autres IEP sont aussi en forte croissance : Strasbourg, Bordeaux, Lille, Lyon, Rennes,…

Pourquoi faire Sciences Po ?
Une excellente formation généraliste, qui repousse le choix de la spécialisation et du métier à plus tard. Un diplôme valorisé, un bagage de culture générale béton. Un an (obligatoire) à l’étranger. Qui dit mieux ? Il y a beaucoup d’autres voies efficaces après le BAC, mais un choix pareil attire un nombre grandissant de lycéens…
Les IEP aujourd’hui, ce n’est plus le Sciences Po Paris qui ne mène qu’à l’ENA : les masters comprennent l’originel « Affaires publiques », mais aussi, administration européenne, finance et management, communication, affaires internationales, urbanisme, journalisme, doubles diplômes scientifiques !

Comment rentrer à Sciences Po ?
Les terminales ont plusieurs choix : la préparation privée pour des sommes astronomiques (en plus, à présent il faut la faire toute l’année parallèlement à votre terminale déjà solide, voire notre article sur le nouveau concours Sciences Po Paris), la préparation à distance (la Documentation française à 420€, le CNED à partir de 420€ aussi), ou… le travail personnel.
Cette dernière option est la moins chère, et pas forcément la moins efficace. Travailler son programme de terminale, ses langues (attention, l’anglais est crucial !), avec une bonne dose d’abnégation et d’étonnement (lire les nouvelles quotidiennement, lire la presse étrangère, etc).

Concernant l’épreuve de Culture Générale, ne dépensez pas des milliers d’euros, achetez plutôt notre Cours de Philosophie pour 59,90€ avec le Supplément Culture Générale inclus (voire le Sommaire du Cours de Philosophie) !

Vidéo de Philo : Claude Lévi-Strauss, anthropologue

5 novembre 2011

Nous vous proposons aujourd’hui une vidéo de philosophie en 3 épisodes : une interview réalisée par Arte sur l’anthropologue et philosophe Claude Lévi-Strauss (lectures recommandées : Tristes Tropiques, Race et Histoire).

Damien Theillier à la radio : L’enseignement de la Philosophie

14 septembre 2011

Notre professeur, Damien Theillier, est passé à la radio à l’occasion de la rentrée, une émission enregistrée le 3/09/11 et diffusée le 5/09/11 : L’enseignement de la Philosophie.

Le Podcast de l’émission : L’enseignement de la Philosophie aujourd’hui

NB : Nous ne sommes en aucun cas automatiquement en accord avec les opinions exprimées lors de l’émission et notamment de l’animateur (Augustin Celier estime notamment la formation à Sciences Po très solide et loin de la description effectuée !)

Thème au programme des Prépas scientifiques 2012 : La justice

6 juin 2011

Le thème de Culture Générale des Prépas Scientifiques 2012 est tombé : La Justice.
Nous présentons ici un premier aperçu des lectures et éléments importants pour commencer à le préparer.

S’appuyant sur les trois œuvres suivantes :

1) Pensées (Blaise Pascal), texte établi par Louis Lafuma. Liasse II (Vanité, de 13 à 52), Liasse III (Misère, de 53 à 76) Liasse V (Raison des effets, de 80 à 104), Liasse VI (Grandeur, de 105 à 118) ; Liasse VII (Contrariétés, de 125 à 130) Liasse X (Le souverain Bien, de 147 à 148) Liasse XIII (Soumission et usage de la raison, de 170 à 174) ; Liasse XV : 199 – Série XXIII (518,520, 525 à 533, 540)- Série XXIV (597 et 617) – Série XXV (645 et 665) – Trois discours sur la condition des grands.

2) Les Choéphores et Les Euménides (Eschyle), traduction et présentation de Daniel Loayza ; Edition GF

3) Les raisins de la colère (J. Steinbeck), traduction M. Duhamel et M.E Cointreau ; Ed Folio.

Les théories de la justice : une introduction : Libéraux, utilitaristes, libertariens, marxistes, communautariens, féministes [Poche]



Etude de Pascal, Pensées sur la justice
Les pensées de Pascal au programme, selon la numérotation de l’édition Brunschvicg, sont les suivantes :
40, 57, 66, 67, 69, 71-73, 79, 80, 82, 83, 85, 92, 93,
105, 110, 111-113, 115-117, 127, 132-134, 136, 141, 149, 151, 156, 158, 161, 163-165, 172, 174, 177, 181, 185,
205, 207, 268, 270, 271, 273, 274, 282, 292-299,
302, 305, 307-309, 311-313, 315-318, 320, 322, 324-332, 334-339, 339 bis, 342-344, 348, 349, 354, 361, 366, 367, 373-376, 378-381, 388, 389, 392, 396-398,
402, 403, 405, 408-410, 415, 420, 425, 429, 436, 454, 455, 467, 492,
536,
696, 759, 878, 879, 955.

Lecture complémentaire : André Comte-Sponville, préface de Pensées sur la politique, textes choisis et présentés. Rivages poche/Petite bibliothèque.
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Etude du thème :
Will Kymlicka, les théories de la justice
Élisabeth Clément, La justice, Textes expliqués, sujets analysés, glossaire. Collection dirigée par Laurence Hansen-Løve, avril 2011. Édition électronique téléchargeable.

Justice et charité
Justice et Charité sur Philo pour tous
Charité sur Philo pour tous


Collection GF-corpus sur le thème de La Justice, textes choisis et présentés par Magali Bessone :
Sur Amazon
LES FONDEMENTS DE LA JUSTICE
Platon : Favoriser les plus favorisés, voilà en quoi consiste la justice
Platon : L’anneau de Gygès
Saint Augustin : La justice terrestre prend sa source dans la loi éternelle
LES FINS DE LA JUSTICE
Platon : La justice comme harmonie de l’âme et de la cité
Aristote : La fin de la Cité juste, la vie heureuse
Hobbes : La fin du droit naturel : la conservation
RENDRE JUSTICE OU RENDRE LA JUSTICE
Aristote : Justice distributive et justice corrective
Montesquieu : L’exercice de la justice exige des tribunaux particuliers et des lois complexes
Hegel : Crime et châtiment

A suivre…

Réviser le Bac de Philo : des podcasts utiles

6 juin 2011

Nous vous présenterons en série quelques podcasts de France Culture pour les révisions du Bac de Philo 2011. Le premier concerne l’Art.

Le podcast de France Culture est disponible ici.
Il reprend un plan et une bibliographie conseillés :

Introduction
a) L’art, au sens de « création artistique »
b) La création artistique n’est pas sans finalité
c) Quelle est la singularité de l’art ? A quoi sert-il spécifiquement ?

I) L’art sert la beauté
a) En son acception générale, l’art désigne l’ « action réglée »
b) De là la nécessité, d’après Kant, de nous distraire de nos inclinations naturelles comme de nos représentations habituelles pour apprécier une chose quant à sa beauté.
c) L’art est l’expression de la beauté.
d) Dire que l’art est recherche du beau n’est pas dire à quoi il sert en tant que recherche du beau. Pourquoi recherchons-nous la beauté par l’expression artistique ?

II) L’art comme alternative à l’Intellect
a) Si nous recherchons la beauté par l’art, c’est que nous échouons à la rencontrer et l’apprécier par d’autres vecteurs.
b) Nietzsche voit dans l’art un antidote à l’intelligence rationnelle.
c) L’art sert à éprouver le réel autrement que par le prisme de l’intelligence rationnelle.
d) Si l’art est transfiguration et si, par ailleurs, tout est transfiguration, on ne peut dire que l’art serve ; car il n’y a pas de fin plus haute que lui, plus ultime (tout est art).

III) L’art, expérience d’une déprise essentielle
a) L’art constitue une parenthèse dans l’ordinaire.
b) Au chapitre III de son œuvre Le rire, Bergson voit dans l’expérience artistique l’occasion d’un retour aux choses mêmes.
c) C’est parce qu’il ne sert pas que l’art nous sert le plus.

Bibliographie conseillée :
- Aristote, Ethique à Nicomaque, VI, 4, 1140a. Vrin, 1990, page 283.
- Bergson, Le rire, Chapitre III, Le comique de caractère. Henri Bergson, Œuvres, P.U.F 1959, pages 460 et 461.
- Char, Sous la verrière (En vue de Georges Braque). Pléiade, Œuvres complètes, 1983, page 674 à 676.
- Gadamer, Vérité et méthode, Première partie : Dégagement de la question de la vérité, l’expérience de l’art ; II L’ontologie de l’œuvre d’art et sa signification herméneutique, b) La transmutation en œuvre. Seuil, 1996, pages 132 et 133 pour les considérations relatives à l’ « imitation ».
- Heidegger, L’origine de l’œuvre d’art, in Chemins qui ne mènent nulle part. Tel Gallimard, 1962 (sur la distinction outil/œuvre, voir tout particulièrement la subdivision : La chose et l’œuvre).
- Kant, Critique de la faculté de juger, Analytique du Beau, §7 et §16. Vrin, 1993, pages 74 et 75 pour la référence au §7 ; pages 96 et 97 pour la référence au §16.
- Nietzsche, Le gai savoir, Livre II, §107. Bouquins, Œuvres, 1993, pages 119 et 120. et La naissance de la tragédie, §12. Folio Essais, 1977, page 80.
- Valéry, Introduction à la méthode chez Léonard de Vinci, Léonard et les philosophes (1929). Gallimard, 1957, page 108 à 110.

Cours de Philosophie lance en exclusivité une Appli iPhone !

3 juin 2011

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Corrigé type de dissertation : Le Travail

30 mai 2011

Nous publions aujourd’hui un corrigé gratuit pour votre préparation du Bac de Philo 2011 : Le Travail, par notre professeur Damien Theillier.

Sujets apparentés :
Est-ce un devoir de travailler ?
Une société sans travail est-elle souhaitable ?
Le travail peut-il rendre libre ?
Peut-on opposer le loisir au travail ?
Les hommes peuvent-ils se passer de travailler ?
L’activité artistique est-elle un travail ?
Le travail n’est-il qu’un moyen de subsistance ?
Doit-on faire du travail une valeur ?
Peut-on attendre du progrès technique qu’il nous libère du travail ?
Le travail n’est-il qu’une lutte avec la nature ?
Que gagnons-nous à travailler ?
Le travail peut-il être aimé pour lui-même ?


A) Le travail comme aliénation (la conception antique)
Le mot travail dans son sens ancien (labor) évoque la douleur, la torture. Dans la Bible il est associé à une forme de malédiction (« Tu travailleras à la sueur de ton front »). Chez les Anciens, il est perçu comme une contrainte matérielle qui n’apporte rien sinon l’asservissement à la nature, à la nécessité biologique. Il faut donc s’en affranchir pour être libre, en participant à la cité politique. Les esclaves permettent cet affranchissement des contraintes matérielles. On est libre lorsque :
– on s’affranchi de la contrainte matérielle pour se consacrer aux activités de l’esprit.
– on participe à égalité dans le gouvernement politique de la cité.
Les grecs opposent le travail à la skholé, le loisir ou le « temps libre ». C’est aussi la racine du mot “école”, en latin schola. Le loisir ici n’est pas le divertissement mais l’activité de l’esprit.


B) Le travail comme libération (la conception moderne)
Dans la modernité, le rapport de l’homme au travail change. Être libre ce n’est plus se libérer du travail et participer à la politique, mais c’est pouvoir travailler pour s’épanouir dans la vie privée. Le travail permet l’accès à l’indépendance et à la réussite de l’individu. Dans une perspective religieuse, il est aussi un moyen de salut, de rédemption. Le travail devient donc un moyen personnel de réussite dans la sphère privée. Avec l’abolition des privilèges et la naissance du marché, le travail et l’échange unissent les hommes dans un même destin.

Adam Smith est un penseur du marché, mais c’est d’abord un philosophe qui réfléchit aux questions morales. Il observe que l’amour de soi, convenablement orienté, est raisonnable car il stimule l’effort, le travail, l’échange et la coopération sociale, parfois mieux que la vertu elle-même. Mais il va plus loin et il considère que le désir de produire, d’échanger et d’acquérir, loin d’être mauvais par essence, sont conformes à la nature humaine. En effet, l’un des fondements du lien social, selon Smith, est l’intérêt. La division du travail et les échanges établissent des liens de dépendance, de complémentarité mais aussi de compétition en vue de la prospérité. Cette sphère économique constitue ce qu’on appelle la société civile ou le marché, un espace de liberté dans lequel chaque homme est invité à réaliser ses projets.

Le travail, pour Marx, est l’acte proprement humain, celui par lequel se réalise l’essence même de l’homme, à savoir la liberté. C’est pourquoi la libération du travail a aussi pour signification de rendre l’homme à sa dignité et à son humanité.
Pour Marx et conformément au matérialisme historique, il existe une aliénation économique à la racine de l’aliénation politique. Dans l’aliénation économique, fruit du capitalisme (défini comme la propriété privée des instruments de production), l’ouvrier est obligé de vendre sa force de travail comme une marchandise. Il est donc aliéné, c’est-à-dire séparé de lui-même car son travail lui devient quelque chose d’étranger qu’il accomplit par force, pour survivre.
La révolution politique est donc pour Marx une illusion tant qu’elle ne s’accompagne pas d’une révolution économique et sociale capable de libérer l’homme de la servitude capitaliste et de réaliser ainsi l’unité entre le travailleur et le citoyen, entre la société et l’État, la sphère privée et la sphère publique.


C) La valeur du travail en question
Hannah Arendt, dans La condition de l’homme moderne, parle d’une crise du sens du travail. En effet, l’époque moderne tend à niveler toutes les activités : « Dans cette société qui est égalitaire, car c’est ainsi que le travail fait vivre ensemble les hommes, il ne reste plus de classe, plus d’aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse provoquer une restauration des autres facultés de l’homme. Même les présidents et les rois, les premiers ministres voient dans leurs fonctions des emplois nécessaires à la vie de la société, et parmi les intellectuels, il ne reste que quelques solitaires pour considérer ce qu’ils font comme des œuvres et non comme des moyens de gagner leur vie. »
Arendt distingue ici le travail salarié, dicté par la nécessité économique, et l’œuvre, activité de création par laquelle l’homme participe à l’élaboration d’un monde commun. Une œuvre porte la marque personnelle de celui qui l’a créée et par elle, le créateur lui-même se personnalise. Le drame de la modernité est d’avoir « changé l’œuvre en travail ».
De même, dans Le gai savoir, § 42, Nietzsche défend le travail créateur, celui qui n’est pas finalisé par le salaire mais par le plaisir. Il écrit :
« Se trouver un travail pour avoir un salaire […]. Or, il y a des hommes rares qui préfèrent périr plutôt que de travailler sans plaisir […]. De cette espèce d’hommes rares font partie les artistes et les contemplatifs, mais aussi ces oisifs qui passent leur vie à la chasse ou bien aux intrigues d’amour et aux aventures. Tous cherchent le travail et la peine lorsqu’ils sont mêlés de plaisir, et le travail le plus difficile et le plus dur, s’il le faut. Sinon, ils sont décidés à paresser, quand bien même cette paresse signifierait misère, déshonneur, péril pour la santé et pour la vie. Ils ne craignent pas tant l’ennui que le travail sans plaisir : il leur faut même beaucoup d’ennui pour que leur travaille réussisse. Pour le penseur et pour l’esprit inventif, l’ennui est ce calme plat de l’âme qui précède la course heureuse et les vents joyeux ; il leur faut le supporter, en attendre les effets à part eux : – voilà précisément ce que les natures inférieures n’arrivent absolument pas à obtenir d’elles-mêmes ! Chasser l’ennui à tout prix est aussi vulgaire que travailler sans plaisir. »
La joie créatrice est alors le signe d’un travail accompli, capable de rendre à l’homme toute sa dignité.

Damien Theillier

Les Dates du Bac 2011

27 mai 2011

Toutes les dates du Bac 2011 par séries

Les dates des épreuves du Bac 2011
La section Bac de Philo 2011

Programme officiel de Philosophie – Séries Générales

26 mai 2011

Découvrez ce qu’on attend de vous : retrouvez dans la section Bac de Philo 2011 le programme officiel des séries générales

Le texte du Programme de Philosophie en Séries Générales
La section Bac de Philo 2011

Demain, vous aurez un peu plus d’infos pratiques : les dates du Bac 2011.
Ensuite, nous continuerons la publication quotidienne de nouveaux corrigés et conseils gratuits le Bac de Philo ! Restez informés !

Programme officiel de Philosophie – Séries Technologiques

26 mai 2011

Découvrez ce qu’on attend de vous : retrouvez dans la section Bac de Philo 2011 le programme officiel des séries technologiques

Le texte du Programme de Philosophie en Séries Technologiques
La section Bac de Philo 2011

Corrigé type de dissertation : La Démocratie

25 mai 2011

Nous publions aujourd’hui un corrigé gratuit pour votre préparation du Bac de Philo 2011 : La Démocratie, par notre professeur Damien Theillier.

Sujets apparentés :

Peut-on critiquer la démocratie ?

L’usage de la parole doit-il être soumis à des règles ?

En quoi la démocratie est-elle toujours à conquérir ?

La philosophie a-t-elle pour condition la démocratie ?



1° La démocratie, régime de la parole

Les sophistes, qui enseignaient la rhétorique, l’art de bien parler, sont les inventeurs de la démocratie. En effet, la démocratie est le régime de la parole où la vérité dépend moins d’une connaissance de la réalité que d’une capacité à convaincre, à imposer ses opinions par l’art du discours. Il n’y a que des opinions et la meilleure opinion n’est pas la plus vraie mais la plus convaincante. Celui qui détient l’art de convaincre, détient aussi le pouvoir.

C’est pourquoi les sophistes enseignent la rhétorique. La rhétorique a un rôle clé pour rendre plus vraisemblable une opinion par rapport à une autre. Il ne s’agit pas de démontrer qu’une chose est vraie en elle-même mais seulement qu’elle paraît vraie.

Platon aborde ce thème de la rhétorique dans le Gorgias, dialogue qui porte le nom d’un célèbre rhéteur, écrit vers 385 avant J.-C. Selon Gorgias la rhétorique est l’art suprême, rien ne lui résiste : « il n’y a rien dont l’orateur ne puisse parler, en public, avec une plus grande force de persuasion que celle de n’importe quel spécialiste. Ah ! Si grande est la puissance de cet art rhétorique ! » Celui qui détient les clés du discours, détient les clés du pouvoir. Ainsi les lois ne sont que des conventions qui reflètent l’opinion du plus grand nombre. L’opinion la plus répandue devient la norme. La démocratie est donc le régime de la parole, où la vérité dépend moins d’une connaissance de la réalité que d’une capacité à convaincre, à imposer ses opinions par l’art du discours.


2° La démocratie : tyrannie de l’opinion (la conception antique)

Dans le Gorgias, Platon attaque les sophistes, qualifiés de démagogues ou de flatteurs mais il attaque aussi, de façon plus voilée, la démocratie. Pour lui, ce régime politique favorise l’apparition des sophistes parce qu’il est fondé sur le règne de l’opinion. La démocratie est la traduction politique du « relativisme » des sophistes (la connaissance est relative aux opinions subjectives de chacun).

De plus, pour Platon, la multitude ne peut pas bien gouverner, car elle ne peut voir avec discernement le bien commun, et ne cherche que son intérêt individuel. Il faut donc éviter tout fonctionnement démocratique. La démocratie n’est que la tyrannie du peuple, qui est ignorant et animal. C’est donc la tyrannie des opinions et des désirs. Platon pense que le peuple confond l’opinion la plus répandue avec la meilleure opinion. Non seulement il est manipulé par des démagogues, mais en plus il est esclave de ses désirs.


3° La démocratie : un moyen et non une fin (la conception moderne)

Tocqueville a essayé de rendre compte et d’analyser les immenses mutations sociales qui s’opèrent à son époque : émergence de l’individualisme, de la démocratie, nouvelles tensions insolubles entre liberté et égalité…

Tocqueville juge que la modernité est caractérisée par une tension fondamentale entre les deux passions politiques humaines : l’égalité et la liberté. La démocratie est d’abord une dynamique sociale d’égalisation des conditions. Ces revendications d’égalité, d’abolition des privilèges et des ordres, de participation égale à la vie politique amènent les révolutions et les premières tentatives de démocratie. « Dans les démocraties, les serviteurs ne sont pas seulement égaux entre eux ; on peut dire qu’ils sont, en quelque sorte, les égaux de leurs maîtres. »

Toutefois, Tocqueville constate que ce processus d’égalisation s’accompagne logiquement de la dissolution des influences sociales, des liens de dépendance et atomise le lien social, menaçant ainsi l’exercice même de la liberté et de la responsabilité politique du citoyen. En effet, l’égalisation s’accompagne d’une fragilité plus grande des individus qui deviennent isolés et séparé les uns des autres. Pour éviter l’anarchie et protéger leurs biens, ils s’en remettent à un pouvoir unique et central auquel ils délèguent tous leurs droits. Il faut donc, selon Tocqueville, remédier à ce problème en développant les associations civiles et la « démocratie locale » pour entretenir des contre-pouvoirs et par là même lutter à la fois contre l’individualisme narcissique et l’étatisme, tous deux liberticides.

Mais il faut surtout comprendre que l’égalité n’est qu’un moyen en vue de la liberté et non une fin en soi. Si les hommes sont égaux, c’est parce qu’ils sont tous capables de vivre et de penser par eux-mêmes, sans être soumis à la tutelle d’un État.

Le grand message de Tocqueville, c’est que la majorité n’a pas le droit de tout faire. Lorsqu’on prétend que, dans une démocratie, tout ce qui est légal est juste, la démocratie dégénère en démagogie, en tyrannie de la majorité. Autrement dit, la démocratie doit être au service de la liberté et la règle majoritaire doit être limitée par la règle du respect absolu des droits fondamentaux : droit à la vie, droit de propriété, liberté de parole, liberté religieuse, liberté d’entreprendre.

Damien Theillier

Bac de Philo 2011

24 mai 2011

Cours de Philosophie.fr publie une section spéciale Bac de Philo 2011 !

A partir d’aujourd’hui, nous l’augmenterons chaque jour jusqu’au Bac d’un élément : conseil, méthode, notion, info pratique, corrigé, etc.

Au programme, une mission : regrouper tous les contenus pour vous aider au mieux dans vos révisions du BAC.

Aujourd’hui, retrouvez-y en exclusivité le lancement de notre Application iPhone Bac de Philo 2011 !

La section Bac de Philo 2011.

L’explication de texte philosophique au bac

22 avril 2011

Comment réussir un commentaire de texte de philo au Bac ?

L’explication de texte philosophique au bac en 4 points

Par Damien Theillier

Expliquer ce n’est pas répéter le texte, c’est le clarifier, c’est passer de l’implicite à l’explicite, c’est identifier les difficultés du texte pour les résoudre.


1° Introduction
Il s’agit, dans l’introduction, de présenter le texte. Comme toujours en philosophie, vous devez commencer par énoncer la question philosophique qui commande le texte. Mais l’opération principale consiste à donner la thèse, c’est-à-dire l’idée essentielle du texte ou la réponse de l’auteur à la question. Il faut donc résumer le texte en une ou deux phrases, en donner la « substance ». L’introduction doit aussi comporter le plan du texte.

Conseil : Pour le plan, donnez le numéro des lignes et un titre pour chaque partie. En introduction, ne vous livrez en aucun cas à des considérations générales sur l’auteur ou l’époque. Entrez immédiatement dans le vif du sujet, il faut surtout éviter les formules génériques telles « de tous temps les hommes… » notamment pour l’accroche.


2° Première partie : Analyse
Dans la première partie du devoir, il est demandé de faire une analyse linéaire qui consiste à dégager le sens du texte, la signification des concepts-clé et l’argumentation de l’auteur.

Conseil : Ne vous contentez pas de répéter le texte avec des mots différents. Pour éviter la paraphrase, il faut faire l’hypothèse d’un sens caché au-delà du sens apparent et se donner pour mission de le dévoiler.


3° Seconde partie : Intérêt philosophique et débat.
Dans la seconde partie, il s’agit de discuter de la thèse du texte pour en dégager l’intérêt. Vous devez alors engager un débat afin de justifier sa pertinence ou de la nuancer, en la confrontant à d’autres réponses possibles.

Exemples : Un texte de Rousseau sur la comparaison du langage humain et du langage animal engage des débats très actuels entre philosophes et scientifiques. Pensez aux études de Karl Von Frisch sur le langage des abeilles, pensez aux expériences des Gardner pour apprendre le langage des sourds-muets à la guenon Washoe. Enfin, rappelez-vous aussi que Rousseau a eu des précurseurs sur cette question : Aristote, Descartes…

Concernant la seconde partie d’une explication de texte, il faut toujours avoir en vue d’éclairer le texte par une discussion autour de sa thèse. L’erreur la plus fréquente, c’est de réciter son cours ou de copier des généralités sur le thème du texte. On peut faire des comparaisons avec d’autres auteurs mais il faut toujours les raccrocher au texte.


4° Conclusion
Il s’agit de faire un bilan critique de l’explication et de l’intérêt en insistant sur ce que l’auteur nous a aidé à comprendre.


Voici de façon plus détaillée le plan exact ce qu’il faut faire :

1° Introduction:
a) Donner le projet de l’auteur. S’agit-il de définir, de distinguer, de démontrer, de réfuter, de répondre, de décrire, …
b) Donner le thème du texte.
c) Formuler la question explicite ou implicite à laquelle le texte répond.
d) Donner la réponse : Quel est la thèse de l’auteur ?
e) Plan linéaire du texte

2° Première partie, explication
Vous devez dans cette première partie :
a) expliquer le sens philosophique des concepts utilisés par l’auteur en fonction du contexte. Un concept prend sens par rapport à d’autres concepts présents dans le texte
b) suivre la logique interne du texte, en vous posant la question de savoir pourquoi, comment, dans quelles mesures et en vue de quoi l’auteur passe-t-il de telle idée à telle autre.
c) analyser chaque idée en vous posant la question de savoir pourquoi, comment et en vue de quoi cette illustration, cette allusion, cette répétition, cette référence, ce commentaire, cet exemple, cet article défini, cette majuscule, ce point d’exclamation …

3° Seconde partie, intérêt philosophique en référence à la problématique
Vous devez dans cette seconde partie débattre de l’intérêt philosophique du texte :
a) Rappeler la problématique
b) Justifier la thèse (soyez l’avocat de l’auteur)
c) pousser à l’extrême cette thèse afin d’en montrer les limites ou les paradoxes
d) mettre en perspective critique la thèse de l’auteur dans la tradition philosophique
e) discuter les présupposés

4° Conclusion
Rappeler brièvement la thèse du texte et montrer ce que ce texte nous a permis de d’apprendre en termes de problématique, d’arguments, de concepts. Insister sur l’originalité de l’auteur, sa pertinence et son actualité (même si c’est un auteur très ancien).

Grille de correction du professeur :

Le correcteur va vérifier dans votre copie que :
Le problème et la thèse sont dégagés
La progression logique de la pensée est bien montrée
La paraphrase est limitée au strict nécessaire (amorce d’une explication)
L’enjeu philosophique du texte (sa portée) est dégagé
Les concepts importants sont définis
Les connaissances sont utilisées sans être récitées
Le texte est cité.

Bon courage !

Comprendre un auteur : Pascal

28 février 2011

Pascal : le juste et l’injuste

Nous vous présentons aujourd’hui un autre commentaire de texte, de Pascal, et son extrait complet.

Comment comprendre la philosophie de Pascal ?

Nous nous attachons à saisir sa vision de la justice, du juste et de l’injuste. L’auteur des Pensées a développé une vision de trois ordres, et de « grandeurs naturelles » face aux « grandeurs d’établissement », expliquées par ce commentaire de texte.



1° Les trois ordres (Les Pensées)

Pascal, dans ses Pensées, distingue l’ordre des corps, l’ordre des esprits et l’ordre de la charité. “La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité.”

Chaque ordre a son éclat en lui-même, sa propre perfection et n’a pas besoin des grandeurs d’un autre ordre. Les grands génies n’ont pas besoin des grandeurs charnelles, ni les saints des grandeurs charnelles et intellectuelles. Il n’y a donc aucune proportion ni aucun rapport entre les trois ordres. Une augmentation de puissance ne donne pas la science ni la sainteté. Autonomie et incommensurabilité. “De tous les corps ensembles, on ne saurait en faire réussir une petite pensée.

Cependant on peut y voir une hiérarchie, qui n’est pas de pouvoir mais de perfection. Archimède ne peut commander à Alexandre, ni l’inverse.

Ainsi dans la Préface sur le traité du vide, Pascal refuse au théologien le droit de régner sur le savant. Au contraire chez Platon les trois ordres sont subordonnés dans une relation d’autorité et de dépendance.

Chez Pascal, ce n’est pas l’inversion des ordres mais leur confusion qui est le principe de l’injustice et en particulier de la tyrannie. Dans les Pensées, fragment 332-58 (Justice), Pascal précise : “La tyrannie consiste au désir de domination universel et hors de son ordre (…) La tyrannie est de vouloir avoir par une voie ce qu’on ne peut avoir que par une autre.



2° Grandeurs naturelles et grandeurs d’établissement (Trois Discours sur la condition des grands)

Les hommes, nous dit Pascal dans les Trois Discours sur la condition des grands, se distinguent entre eux de deux manières :

• selon les qualités réelles de l’esprit ou du corps (ordre naturel)
• selon l’institution de rangs sociaux, de titres et de préséances (ordre instituté)

Pascal les nomme : « grandeurs naturelles » d’une part, « grandeurs d’établissement » d’autre part.

Les grandeurs naturelles sont des qualités comme la science, la vertu ou la force. Les respects naturels qui s’y rapportent consistent dans l’estime.
Les grandeurs d’établissement dépendent des conventions, elles sont arbitraires et variables : ce sont les dignités attachées à certain états : la naissance ou la richesse.

La justice consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû. Ainsi il est juste de respecter les premières, selon leur ordre : en leur accordant l’estime qu’elles méritent.
Il est juste également de respecter les secondes, selon leur ordre : en leur accordant la simple « cérémonie extérieure » ou protocole qu’exige l’ordre social.

L’injustice consiste à confondre les deux ordres de grandeur qu’il aurait fallu distinguer, à exiger par exemple de l’institution sociale le respect qu’on ne doit qu’au mérite ou à ne pas reconnaître le prestige de l’institution sous prétexte qu’il est immérité. Il est bon de respecter l’ordre institué, mais il ne faut pas le confondre avec l’ordre naturel.

Damien Theillier

Pascal : Trois discours sur la condition des grands

28 février 2011

Voici l’extrait de texte complet de Pascal, Trois Discours sur la condition des grands, dont nous avons publié le commentaire de texte.


PREMIER DISCOURS.

Pour entrer dans la véritable connaissance de votre condition, considérez-la dans cette image :
Un homme est jeté par la tempête dans une île inconnue, dont les habitants étaient en peine de trouver leur roi, qui s’était perdu ; et, ayant beaucoup de ressemblance de corps et de visage avec ce roi, il est pris pour lui, et reconnu en cette qualité par tout ce peuple. D’abord il ne savait quel parti prendre ; mais il se résolut enfin de se prêter à sa bonne fortune. Il reçut tous les respects qu’on lui voulut rendre, et il se laissa traiter de roi.

Mais comme il ne pouvait oublier sa condition naturelle, il songeait, en même temps qu’il recevait ces respects, qu’il n’était pas ce roi que ce peuple cherchait, et que ce royaume ne lui appartenait pas. Ainsi il avait une double pensée : l’une par laquelle il agissait en roi, l’autre par laquelle il reconnaissait son état véritable, et que ce n’était que le hasard qui l’avait mis en place où il était. Il cachait cette dernière pensée, et il découvrait l’autre. C’était par la première qu’il traitait avec le peuple, et par la dernière qu’il traitait avec soi-même.

Ne vous imaginez pas que ce soit par un moindre hasard que vous possédez les richesses dont vous vous trouvez maître, que celui par lequel cet homme se trouvait roi. Vous n’y avez aucun droit de vous-même et par votre nature, non plus que lui : et non seulement vous ne vous trouvez fils d’un duc, mais vous ne vous trouvez au monde, que par une infinité de hasards. Votre naissance dépend d’un mariage, ou plutôt de tous les mariages de ceux dont vous descendez. Mais ces mariages, d’où dépendent-ils ? D’une visite faite par rencontre, d’un discours en l’air, de mille occasions imprévues.

Vous tenez, dites-vous, vos richesses de vos ancêtres ; mais n’est-ce pas par mille hasards que vos ancêtres les ont acquises et qu’ils les ont conservées ? Mille autres, aussi habiles qu’eux, ou n’en ont pu acquérir, ou les ont perdues après les avoir acquises. Vous imaginez-vous aussi que ce soit par quelque voie naturelle que ces biens ont passé de vos ancêtres à vous ? Cela n’est pas véritable. Cet ordre n’est fondé que sur la seule volonté des législateurs qui ont pu avoir de bonnes raisons, mais dont aucune n’est prise d’un droit naturel que vous ayez sur ces choses. S’il leur avait plu d’ordonner que ces biens, après avoir été possédés par les pères durant leur vie, retourneraient à la république après leur mort, vous n’auriez aucun sujet de vous en plaindre.

Ainsi tout le titre par lequel vous possédez votre bien n’est pas un titre de nature, mais d’un établissement humain. Un autre tour d’imagination dans ceux qui ont fait les lois vous aurait rendu pauvre ; et ce n’est que cette rencontre du hasard qui vous a fait naître avec la fantaisie des lois favorables à votre égard, qui vous met en possession de tous ces biens.

Je ne veux pas dire qu’ils ne vous appartiennent pas légitimement, et qu’il soit permis à un autre de vous les ravir ; car Dieu, qui en est le maître, a permis aux sociétés de faire des lois pour les partager ; et quand ces lois sont une fois établies, il est injuste de les violer. C’est ce qui vous distingue un peu de cet homme qui ne posséderait son royaume que par l’erreur du peuple ; parce que Dieu n’autoriserait pas cette possession et l’obligerait à y renoncer, au lieu qu’il autorise la vôtre. Mais ce qui vous est entièrement commun avec lui, c’est que ce droit que vous y avez n’est point fondé, non plus que le sien, sur quelque qualité et sur quelque mérite qui soit en vous et qui vous en rende digne. Votre âme et votre corps sont d’eux-mêmes indifférents à l’état de batelier ou à celui de duc ; et il n’y a nul lien naturel qui les attache à une condition plutôt qu’à une autre.

Que s’ensuit-il de là ? que vous devez avoir, comme cet homme dont nous avons parlé, une double pensée ; et que si vous agissez extérieurement avec les hommes selon votre rang, vous devez reconnaître, par une pensée plus cachée mais plus véritable, que vous n’avez rien naturellement au-dessus d’eux. Si la pensée publique vous élève au-dessus du commun des hommes, que l’autre vous abaisse et vous tienne dans une parfaite égalité avec tous les hommes ; car c’est votre état naturel.

Le peuple qui vous admire ne connaît pas peut-être ce secret. Il croit que la noblesse est une grandeur réelle, et il considère presque les grands comme étant d’une autre nature que les autres. Ne leur découvrez pas cette erreur, si vous voulez ; mais n’abusez pas de cette élévation avec insolence, et surtout ne vous méconnaissez pas vous-même en croyant que votre être a quelque chose de plus élevé que celui des autres.
Que diriez-vous de cet homme qui aurait été fait roi par l’erreur du peuple, s’il venait à oublier tellement sa condition naturelle, qu’il s’imaginât que ce royaume lui était dû, qu’il le méritait et qu’il lui appartenait de droit ? Vous admireriez sa sottise et sa folie. Mais y en a-t-il moins dans les personnes de condition qui vivent dans un si étrange oubli de leur état naturel ?

Que cet avis est important ! Car tous les emportements, toute la violence et toute la vanité des grands vient de ce qu’ils ne connaissent point ce qu’ils sont : étant difficile que ceux qui se regarderaient intérieurement comme égaux à tous les hommes, et qui seraient bien persuadés qu’ils n’ont rien en eux qui mérite ces petits avantages que Dieu leur a donnés au-dessus des autres, les traitassent avec insolence. Il faut s’oublier soi-même pour cela, et croire qu’on a quelque excellence réelle au-dessus d’eux : en quoi consiste cette illusion que je tâche de vous découvrir.

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SECOND DISCOURS

Il est bon, Monsieur, que vous sachiez ce que l’on vous doit, afin que vous ne prétendiez pas exiger des hommes ce qui ne vous est pas dû ; car c’est une injustice visible : et cependant elle est fort commune à ceux de votre condition, parce qu’ils en ignorent la nature.
Il y a dans le monde deux sortes de grandeurs ; car il y a des grandeurs d’établissement et des grandeurs naturelles. Les grandeurs d’établissement dépendent de la volonté des hommes, qui ont cru avec raison devoir honorer certains états et y attacher certains respects. Les dignités et la noblesse sont de ce genre. En un pays on honore les nobles, en l’autre les roturiers ; en celui-ci les aînés, en cet autre les cadets. Pourquoi cela ? Parce qu’il a plu aux hommes. La chose était indifférente avant l’établissement : après l’établissement elle devient juste, parce qu’il est injuste de la troubler.
Les grandeurs naturelles sont celles qui sont indépendantes de la fantaisie des hommes, parce qu’elles consistent dans des qualités réelles et effectives de l’âme ou du corps, qui rendent l’une ou l’autre plus estimable, comme les sciences, la lumière de l’esprit, la vertu, la santé, la force.

Nous devons quelque chose à l’une et à l’autre de ces grandeurs ; mais comme elles sont d’une nature différente, nous leur devons aussi différents respects. Aux grandeurs d’établissement, nous leur devons des respects d’établissement, c’est-à-dire certaines cérémonies extérieures qui doivent être néanmoins accompagnées, selon la raison, d’une reconnaissance intérieure de la justice de cet ordre, mais qui ne nous font pas concevoir quelque qualité réelle en ceux que nous honorons de cette sorte. Il faut parler aux rois à genoux ; il faut se tenir debout dans la chambre des princes. C’est une sottise et une bassesse d’esprit que de leur refuser ces devoirs.

Mais pour les respects naturels qui consistent dans l’estime, nous ne les devons qu’aux grandeurs naturelles ; et nous devons au contraire le mépris et l’aversion aux qualités contraires à ces grandeurs naturelles. Il n’est pas nécessaire, parce que vous êtes duc, que je vous estime ; mais il est nécessaire que je vous salue. Si vous êtes duc et honnête homme, je rendrai ce que je dois à l’une et à l’autre de ces qualités. Je ne vous refuserai point les cérémonies que mérite votre qualité de duc, ni l’estime que mérite celle d’honnête homme. Mais si vous étiez duc sans être honnête homme, je vous ferais encore justice ; car en vous rendant les devoirs extérieurs que l’ordre des hommes a attachés à votre naissance, je ne manquerais pas d’avoir pour vous le mépris intérieur que mériterait la bassesse de votre esprit.

Voilà en quoi consiste la justice de ces devoirs. Et l’injustice consiste à attacher les respects naturels aux grandeurs d’établissement, ou à exiger les respects d’établissement pour les grandeurs naturelles. M. N. est un plus grand géomètre que moi ; en cette qualité il veut passer devant moi : je lui dirai qu’il n’y entend rien. La géométrie est une grandeur naturelle ; elle demande une préférence d’estime ; mais les hommes n’y ont attaché aucune préférence extérieure. Je passerai donc devant lui ; et l’estimerai plus que moi, en qualité de géomètre. De même si, étant duc et pair, vous ne vous contentiez pas que je me tinsse découvert devant vous, et que vous voulussiez encore que je vous estimasse, je vous prierais de me montrer les qualités qui méritent mon estime. Si vous le faisiez, elle vous est acquise, et je ne pourrais vous la refuser avec justice ; mais si vous ne le faisiez pas, vous seriez injuste de me la demander, et assurément vous n’y réussiriez pas, fussiez-vous le plus grand prince du monde.

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TROISIÈME DISCOURS

Je vous veux faire connaître, monsieur, votre condition véritable ; car c’est la chose du monde que les personnes de votre sorte ignorent le plus. Qu’est-ce, à votre avis, d’être grand seigneur ? C’est être maître de plusieurs objets de la concupiscence des hommes, et ainsi pouvoir satisfaire aux besoins et aux désirs de plusieurs. Ce sont ces besoins et ces désirs qui les attirent auprès de vous, et qui font qu’ils se soumettent à vous : sans cela ils ne vous regarderaient pas seulement ; mais ils espèrent, par ces services et ces déférences qu’ils vous rendent, obtenir de vous quelque part de ces biens qu’ils désirent et dont ils voient que vous disposez.

Dieu est environné de gens pleins de charité, qui lui demandent les biens de la charité qui sont en sa puissance : ainsi il est proprement le roi de la charité. Vous êtes de même environné d’un petit nombre de personnes, sur qui vous régnez en votre manière. Ces gens sont pleins de concupiscence. Ils vous demandent les biens de la concupiscence ; c’est la concupiscence qui les attache à vous. Vous êtes donc proprement un roi de concupiscence. Votre royaume est de peu d’étendue ; mais vous êtes égal en cela aux plus grands rois de la terre ; ils sont comme vous des rois de concupiscence. C’est la concupiscence qui fait leur force, c’est-à-dire la possession des choses que la cupidité des hommes désire.
Mais en connaissant votre condition naturelle, usez des moyens qu’elle vous donne, et ne prétendez pas régner par une autre voie que par celle qui vous fait roi. Ce n’est point votre force et votre puissance naturelle qui vous assujettit toutes ces personnes. Ne prétendez donc point les dominer par la force, ni les traiter avec dureté. Contentez leurs justes désirs ; soulagez leurs nécessités ; mettez votre plaisir à être bienfaisant ; avancez-les autant que vous le pourrez, et vous agirez en vrai roi de concupiscence.

Ce que je vous dis ne va pas bien loin ; et si vous en demeurez là, vous ne laisserez pas de vous perdre ; mais au moins vous vous perdrez en honnête homme. Il y a des gens qui se damnent si sottement, par l’avarice, par la brutalité, par les débauches, par la violence, par les emportements, par les blasphèmes ! Le moyen que je vous ouvre est sans doute plus honnête ; mais en vérité c’est toujours une grande folie que de se damner ; et c’est pourquoi il ne faut pas en demeurer là. Il faut mépriser la concupiscence et son royaume, et aspirer à ce royaume de charité où tous les sujets ne respirent que la charité, et ne désirent que les biens de la charité. D’autres que moi vous en diront le chemin : il me suffit de vous avoir détourné de ces vies brutales où je vois que plusieurs personnes de votre condition se laissent emporter faute de bien connaître l’état véritable de cette condition.

Pascal : préface pour le traité du vide

28 février 2011

Voici l’extrait de texte complet de Pascal, préface pour le traité du vide, dont nous avons parlé dans un commentaire de texte.



Le respect que l’on porte à l’antiquité est aujourd’hui à tel point, dans les matières où il doit avoir moins de force, que l’on se fait des oracles de toutes ses pensées, et des mystères même de ses obscurités; que l’on ne peut plus avancer de nouveautés sans péril, et que le texte d’un auteur suffit pour détruire les plus fortes raisons.
Ce n’est pas que mon intention soit de corriger un vice par un autre, et de ne faire nulle estime des anciens, parce que l’on en fait trop. Je ne prétends pas bannir leur autorité pour relever le raisonnement tout seul, quoique l’on veuille établir leur autorité seule au préjudice du raisonnement…

Pour faire cette importante distinction avec attention, il faut considérer que les unes dépendent seulement de la mémoire et sont purement historiques, n’ayant pour objet que de savoir ce que les auteurs ont écrit; les autres dépendent seulement du raisonnement, et sont entièrement dogmatiques, ayant pour objet de chercher et découvrir les vérités cachées. Celles de la première sorte sont bornées, autant que les livres dans lesquels elles sont contenues.
C’est suivant cette distinction qu’il faut régler différemment l’étendue de ce respect. Le respect que l’on doit avoir pour…
Dans les matières où l’on recherche seulement de savoir ce que les auteurs ont écrit, comme dans l’histoire, dans la géographie, dans la jurisprudence, dans les langues et surtout dans la théologie, et enfin dans toutes celles qui ont pour principe, ou le fait simple, ou l’institution divine ou humaine, il faut nécessairement recourir à leurs livres, puisque tout ce que l’on en peut savoir y est contenu d’où il est évident que l’on peut en avoir la connaissance entière et qu’il n’est pas possible d’y rien ajouter.

S’il s’agit de savoir qui fut le premier roi des Français; en quel lieu les géographes placent le premier méridien; quels mots sont usités dans une langue morte, et toutes les choses de cette nature, quels autres moyens que les livres pourraient nous y conduire? Et qui pourra rien ajouter de nouveau à ce qu’ils nous en apprennent, puisqu’on ne veut savoir que ce qu’ils contiennent? C’est l’autorité seule qui nous en peut éclaircir. Mais où cette autorité a la principale force, c’est dans la théologie, parce qu’elle y est inséparable de la vérité, et que nous ne la connaissons que par elle: de sorte que pour donner la certitude entière des matières les plus incompréhensibles à la raison, il suffit de les faire voir dans les livres sacrés (comme, pour montrer l’incertitude des choses les plus vrai semblables, il faut seulement faire voir qu’elles n’y sont pas comprises); parce que ses principes sont au-dessus de la nature et de la raison, et que, l’esprit de l’homme étant trop faible pour y arriver par ses propres efforts, il ne peut parvenir à ces hautes intelligences, s’il n’y est porté par une force toute- puissante et surnaturelle.

Il n’en est pas de même des sujets qui tombent sous le sens ou sous le raisonnement: l’autorité y est inutile; la raison seule a lieu d’en connaître. Elles ont leurs droits séparés: l’une avait tantôt tout l’avantage; ici l’autre règne à son tour. Mais comme les sujets de cette sorte sont proportionnés à la portée de l’esprit, il trouve une liberté tout entière de s’y étendre; sa fécondité inépuisable produit continuellement, et ses inventions peuvent être tout en semble sans fin et sans interruption…
C’est ainsi que la géométrie, l’arithmétique, la musique, la physique, la médecine, l’architecture, et toutes les sciences qui sont soumises à l’expérience et au raisonnement, doivent être augmentées pour devenir parfaites. Les anciens les ont trouvées seulement ébauchées par ceux qui les ont précédés; et nous les laisserons à ceux qui viendront après nous en un état plus accompli que nous ne les avons reçues. Comme leur perfection dépend du temps et de la peine, il est évident qu’encore que notre peine et notre temps nous fussent moins acquis que leurs travaux, séparés des nôtres, tous peux néanmoins joints ensemble doivent avoir plus d’effet que chacun en particulier.

L’éclaircissement de cette différence doit nous faire plaindre l’aveuglement de ceux qui apportent la seule autorité pour preuve dans les matières physiques, au lieu du raisonnement ou des expériences; et nous donner de l’horreur pour la malice des autres, qui emploient le raisonnement seul dans la théologie au lieu de l’autorité de l’écriture et des Pères. Il faut relever le courage de ces gens timides qui n’osent rien inventer en physique, et confondre l’insolence de ces téméraires qui produisent des nouveautés en théologie. Cependant le malheur du siècle est tel, qu’on voit beaucoup d’opinions nouvelles en théologie, inconnues à toute l’antiquité, soute nues avec obstination et reçues avec applaudissement; au lieu que celles qu’on produit dans la physique, quoi qu’en petit nombre, semblent devoir être convaincues de fausseté dès qu’elles choquent tant soit peu les opinions reçues: comme si le respect qu’on a pour les anciens philosophes était de devoir, et que celui que l’on porte aux plus anciens des Pères était seulement de bienséance ! Je laisse aux personnes judicieuses à remarquer l’importance de cet abus qui pervertit l’ordre des sciences avec tant d’injustice; et je crois qu’il y en aura peu qui ne souhaitent que cette… s’applique à d’au tres matières, puisque les inventions nouvelles sont infailliblement des erreurs dans les matières que l’on profane impunément; et qu’elles sont absolument nécessaires pour la perfection de tant d’autres sujets incomparablement plus bas, que toutefois on n’oserait toucher.

Partageons avec plus de justice notre crédulité et notre défiance, et bornons ce respect que nous avons pour les anciens. Comme la raison le fait naître, elle doit aussi le mesurer; et considérons que, s’ils fussent demeurés dans cette retenue de n’oser rien ajouter aux connaissances qu’ils avaient reçues, et que ceux de leur temps eussent fait la même difficulté de recevoir les nouveautés qu’ils leur offraient, ils se seraient privés eux-mêmes et leur postérité du fruit de leurs inventions. Comme ils ne se sont servis de celles qui leur avaient été laissées que comme de moyens pour en avoir de nouvelles, et que cette heureuse hardiesse leur avait ouvert le chemin aux grandes choses, nous devons prendre celles qu’ils nous ont acquises de la même sorte, et à leur exemple en faire les moyens et non pas la fin de notre étude, et ainsi tâcher de les surpasser en les imitant. Car qu’y a-t-il de plus injuste que de traiter nos anciens avec plus de retenue que n’ont fait ceux qui les ont précédés, et d’avoir pour eux ce respect inviolable qu’ils n’ont mérité de nous que parce qu’ils n’en ont pas eu un pareil pour ceux qui ont eu sur eux le même avantage?…

Les secrets de la nature sont cachés; quoiqu’elle agisse toujours on ne découvre pas toujours ses effets: le temps les révèle d’âge en âge, et quoique toujours égale en elle même, elle n’est pas toujours également connue. Les expériences qui nous en donnent l’intelligence multiplient continuellement; et, comme elles sont les seuls principes de la physique, les conséquences multiplient à pro portion. C’est de cette façon que l’on peut aujourd’hui prendre d’autres sentiments et de nouvelles opinions sans mépris et sans ingratitude, puisque les premières connaissances qu’ils nous ont données, ont servi de degrés aux nôtres, et que dans ces avantages nous leur sommes redevables de l’ascendant que nous avons sur eux; parce que, s’étant élevés jusqu’à un certain degré où ils nous ont portés, le moindre effort nous fait monter plus haut; et avec moins de peine et moins de gloire nous nous trouvons au-dessus d’eux. C’est de là que nous pouvons découvrir des choses qu’il leur était impossible d’apercevoir. Notre vue a plus d’étendue, et, quoi qu’ils connussent aussi bien que nous tout ce qu’ils pouvaient remarquer de la nature, ils n’en connaissaient pas tant néanmoins, et nous voyons plus qu’eux.
Cependant il est étrange de quelle sorte on révère leurs sentiments. On fait un crime de les contredire et un attentat d’y ajouter, comme s’ils n’avaient plus laissé de vérités à connaître. N’est-ce pas là traiter indignement la raison de l’homme, et la mettre en parallèle avec l’instinct des animaux, puisqu’on en ôte la principale différence, qui consiste en ce que les effets du raisonnement augmentent sans cesse, au lieu que l’instinct demeure toujours dans un état égal ? Les ruches des abeilles étaient aussi bien mesurées il y a mille ans qu’aujourd’hui, et chacune d’elles forme cet hexagone aussi exactement la première fois que la dernière. Il en est de même de tout ce que les animaux produisent par ce mouvement occulte. La nature les instruit à mesure que la nécessité les presse; mais cette science fragile se perd avec les besoins qu’ils en ont: comme ils la reçoivent sans étude, ils n’ont pas le bonheur de la conserver; et toutes les fois qu’elle leur est donnée, elle leur est nouvelle, puisque, la nature n’ayant pour objet que de maintenir les animaux dans un ordre de perfection bornée, elle leur inspire cette science nécessaire, toujours égale, de peur qu’ils ne tombent dans le dépérissement, et ne permet pas qu’ils y ajoutent, de peur qu’ils ne passent les limites qu’elle leur a prescrites. Il n’en est pas de même de l’homme, qui n’est produit que pour l’infinité. Il est dans l’ignorance au premier âge de sa vie; mais il s’instruit sans cesse dans son pro grès: car il tire avantage non seulement de sa propre expérience, mais encore de celle de ses prédécesseurs, parce qu’il garde toujours dans sa mémoire les connaissances qu’il s’est une fois acquises, et que celles des anciens lui sont toujours présentes dans les livres qu’ils en ont laissés. Et comme il conserve ces connaissances, il peut aussi les augmenter facilement; de sorte que les hommes sont aujourd’hui en quelque sorte dans le même état où se trouveraient ces anciens philosophes, s’ils pouvaient avoir vieilli jusqu’à pré sent, en ajoutant aux connaissances qu’ils avaient celles que leurs études auraient pu leur acquérir à la faveur de tant de siècles. De là vient que, par une prérogative particulière, non seulement chacun des hommes s’avance de jour en jour dans les sciences, mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrès à mesure que l’univers vieillit, parce que la même chose arrive dans la suc cession des hommes que dans les âges différents d’un particulier. De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement: d’où l’on voit avec combien d’injustice nous respectons l’antiquité dans ses philosophes: car, comme la vieillesse est l’âge le plus distant de l’enfance, qui ne voit que la vieillesse dans cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont les plus éloignés? Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses, et formaient l’enfance des hommes proprement; et comme nous avons joint à leurs connaissances l’expérience des siècles qui les ont suivis, c’est en nous que l’on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres.
Ils doivent être admirés dans les conséquences qu’ils ont bien tirées du peu de principes qu’ils avaient, et ils doivent être excusés dans celles où ils ont plutôt manqué du bonheur de expérience que de la force du raisonnement.

Car n’étaient-ils pas excusables dans la pensée qu’ils ont eue pour la voie de lait, quand, la faiblesse de leurs yeux n’ayant pas encore reçu le secours de l’artifice, ils ont attribué cette couleur à une plus grande solidité en cette partie du ciel qui renvoie la lumière avec plus de force? Mais ne serions- nous pas inexcusables de demeurer dans la même pensée, maintenant qu’aidés des avantages que nous donne la lunette d’approche, nous y avons découvert une infinité de petites étoiles, dont la splendeur plus abondante nous a fait reconnaître quelle est la véritable cause de cette blancheur?
N’avaient-ils pas aussi sujet de dire que tous les corps corruptibles étaient renfermés dans la sphère du ciel de la lune, lorsque durant le cours de tant de siècles ils n’avaient point encore remarqué de corruptions ni de générations hors de cet espace? Mais ne devons-nous pas assurer le contraire, lorsque toute la terre a vu sensiblement des comètes s’enflammer et disparaître bien loin au delà de cette sphère?

C’est ainsi que, sur le sujet du vide, ils avaient droit de dire que la nature n’en souffrait point, parce que toutes leurs expériences leur avaient toujours fait remarquer qu’elle l’abhorrait et ne le pouvait souffrir. Mais si les nouvelles expériences leur avaient été connues, peut-être auraient-ils trouvé sujet d’affirmer ce qu’ils ont eu sujet de nier par là que le vide n’avait point encore paru. Aussi dans le jugement qu’ils ont fait que la nature ne souffrait point de vide, ils n’ont entendu parler de la nature qu’en l’état où ils la connaissaient; puisque, pour le dire généralement, ce ne serait assez de l’avoir vu constamment en cent rencontres, ni en mille, ni en tout autre nombre, quelque grand qu’il soit; puisque, s’il restait un seul cas à examiner, ce seul suffirait pour empêcher la définition générale, et si un seul était contraire, ce seul… Car dans toutes les matières dont la preuve consiste en expériences et non en démonstrations, on ne peut faire aucune assertion universelle que par la générale énumération de toutes les parties et de tous les cas différents. C’est ainsi que quand nous disons que le diamant est le plus dur de tous les corps, nous entendons de tous les corps que nous connaissons, et nous ne pouvons ni ne devons y comprendre ceux que nous ne connaissons point; et quand nous disons que l’or est le plus pesant de tous les corps, nous serions téméraires de comprendre dans cette proposition générale ceux qui ne sont point encore en notre connaissance, quoiqu’il ne soit pas impossible qu’ils soient en nature. De même quand les anciens ont assuré que la nature ne souffrait point de vide, ils ont entendu qu’elle n’en souffrait point dans toutes les expériences qu’ils avaient vues, et ils n’auraient pu sans témérité y comprendre celles qui n’étaient pas en leur connaissance. Que si elles y eussent été, sans doute ils au raient tiré les mêmes conséquences que nous, et les auraient par leur aveu autorisées de cette antiquité dont on veut faire aujourd’hui l’unique principe des sciences.

C’est ainsi que, sans les contredire, nous pouvons assurer le contraire de ce qu’ils disaient, et, quelque force enfin qu’ait cette antiquité, la vérité doit toujours avoir l’avantage, quoique nouvellement découverte, puisqu’elle est toujours plus ancienne que toutes les opinions qu’on en a eues, et que ce serait ignorer sa nature de s’imaginer qu’elle ait commencé d’être au temps qu’elle a commencé d’être connue.