Archive pour la catégorie ‘Extraits’

Comprendre un auteur : Pascal

Lundi 28 février 2011

Pascal : le juste et l’injuste

Nous vous présentons aujourd’hui un autre commentaire de texte, de Pascal, et son extrait complet.

Comment comprendre la philosophie de Pascal ?

Nous nous attachons à saisir sa vision de la justice, du juste et de l’injuste. L’auteur des Pensées a développé une vision de trois ordres, et de « grandeurs naturelles » face aux « grandeurs d’établissement », expliquées par ce commentaire de texte.



1° Les trois ordres (Les Pensées)

Pascal, dans ses Pensées, distingue l’ordre des corps, l’ordre des esprits et l’ordre de la charité. “La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité.”

Chaque ordre a son éclat en lui-même, sa propre perfection et n’a pas besoin des grandeurs d’un autre ordre. Les grands génies n’ont pas besoin des grandeurs charnelles, ni les saints des grandeurs charnelles et intellectuelles. Il n’y a donc aucune proportion ni aucun rapport entre les trois ordres. Une augmentation de puissance ne donne pas la science ni la sainteté. Autonomie et incommensurabilité. “De tous les corps ensembles, on ne saurait en faire réussir une petite pensée.

Cependant on peut y voir une hiérarchie, qui n’est pas de pouvoir mais de perfection. Archimède ne peut commander à Alexandre, ni l’inverse.

Ainsi dans la Préface sur le traité du vide, Pascal refuse au théologien le droit de régner sur le savant. Au contraire chez Platon les trois ordres sont subordonnés dans une relation d’autorité et de dépendance.

Chez Pascal, ce n’est pas l’inversion des ordres mais leur confusion qui est le principe de l’injustice et en particulier de la tyrannie. Dans les Pensées, fragment 332-58 (Justice), Pascal précise : “La tyrannie consiste au désir de domination universel et hors de son ordre (…) La tyrannie est de vouloir avoir par une voie ce qu’on ne peut avoir que par une autre.



2° Grandeurs naturelles et grandeurs d’établissement (Trois Discours sur la condition des grands)

Les hommes, nous dit Pascal dans les Trois Discours sur la condition des grands, se distinguent entre eux de deux manières :

• selon les qualités réelles de l’esprit ou du corps (ordre naturel)
• selon l’institution de rangs sociaux, de titres et de préséances (ordre instituté)

Pascal les nomme : « grandeurs naturelles » d’une part, « grandeurs d’établissement » d’autre part.

Les grandeurs naturelles sont des qualités comme la science, la vertu ou la force. Les respects naturels qui s’y rapportent consistent dans l’estime.
Les grandeurs d’établissement dépendent des conventions, elles sont arbitraires et variables : ce sont les dignités attachées à certain états : la naissance ou la richesse.

La justice consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû. Ainsi il est juste de respecter les premières, selon leur ordre : en leur accordant l’estime qu’elles méritent.
Il est juste également de respecter les secondes, selon leur ordre : en leur accordant la simple « cérémonie extérieure » ou protocole qu’exige l’ordre social.

L’injustice consiste à confondre les deux ordres de grandeur qu’il aurait fallu distinguer, à exiger par exemple de l’institution sociale le respect qu’on ne doit qu’au mérite ou à ne pas reconnaître le prestige de l’institution sous prétexte qu’il est immérité. Il est bon de respecter l’ordre institué, mais il ne faut pas le confondre avec l’ordre naturel.

Damien Theillier

Pascal : Trois discours sur la condition des grands

Lundi 28 février 2011

Voici l’extrait de texte complet de Pascal, Trois Discours sur la condition des grands, dont nous avons publié le commentaire de texte.


PREMIER DISCOURS.

Pour entrer dans la véritable connaissance de votre condition, considérez-la dans cette image :
Un homme est jeté par la tempête dans une île inconnue, dont les habitants étaient en peine de trouver leur roi, qui s’était perdu ; et, ayant beaucoup de ressemblance de corps et de visage avec ce roi, il est pris pour lui, et reconnu en cette qualité par tout ce peuple. D’abord il ne savait quel parti prendre ; mais il se résolut enfin de se prêter à sa bonne fortune. Il reçut tous les respects qu’on lui voulut rendre, et il se laissa traiter de roi.

Mais comme il ne pouvait oublier sa condition naturelle, il songeait, en même temps qu’il recevait ces respects, qu’il n’était pas ce roi que ce peuple cherchait, et que ce royaume ne lui appartenait pas. Ainsi il avait une double pensée : l’une par laquelle il agissait en roi, l’autre par laquelle il reconnaissait son état véritable, et que ce n’était que le hasard qui l’avait mis en place où il était. Il cachait cette dernière pensée, et il découvrait l’autre. C’était par la première qu’il traitait avec le peuple, et par la dernière qu’il traitait avec soi-même.

Ne vous imaginez pas que ce soit par un moindre hasard que vous possédez les richesses dont vous vous trouvez maître, que celui par lequel cet homme se trouvait roi. Vous n’y avez aucun droit de vous-même et par votre nature, non plus que lui : et non seulement vous ne vous trouvez fils d’un duc, mais vous ne vous trouvez au monde, que par une infinité de hasards. Votre naissance dépend d’un mariage, ou plutôt de tous les mariages de ceux dont vous descendez. Mais ces mariages, d’où dépendent-ils ? D’une visite faite par rencontre, d’un discours en l’air, de mille occasions imprévues.

Vous tenez, dites-vous, vos richesses de vos ancêtres ; mais n’est-ce pas par mille hasards que vos ancêtres les ont acquises et qu’ils les ont conservées ? Mille autres, aussi habiles qu’eux, ou n’en ont pu acquérir, ou les ont perdues après les avoir acquises. Vous imaginez-vous aussi que ce soit par quelque voie naturelle que ces biens ont passé de vos ancêtres à vous ? Cela n’est pas véritable. Cet ordre n’est fondé que sur la seule volonté des législateurs qui ont pu avoir de bonnes raisons, mais dont aucune n’est prise d’un droit naturel que vous ayez sur ces choses. S’il leur avait plu d’ordonner que ces biens, après avoir été possédés par les pères durant leur vie, retourneraient à la république après leur mort, vous n’auriez aucun sujet de vous en plaindre.

Ainsi tout le titre par lequel vous possédez votre bien n’est pas un titre de nature, mais d’un établissement humain. Un autre tour d’imagination dans ceux qui ont fait les lois vous aurait rendu pauvre ; et ce n’est que cette rencontre du hasard qui vous a fait naître avec la fantaisie des lois favorables à votre égard, qui vous met en possession de tous ces biens.

Je ne veux pas dire qu’ils ne vous appartiennent pas légitimement, et qu’il soit permis à un autre de vous les ravir ; car Dieu, qui en est le maître, a permis aux sociétés de faire des lois pour les partager ; et quand ces lois sont une fois établies, il est injuste de les violer. C’est ce qui vous distingue un peu de cet homme qui ne posséderait son royaume que par l’erreur du peuple ; parce que Dieu n’autoriserait pas cette possession et l’obligerait à y renoncer, au lieu qu’il autorise la vôtre. Mais ce qui vous est entièrement commun avec lui, c’est que ce droit que vous y avez n’est point fondé, non plus que le sien, sur quelque qualité et sur quelque mérite qui soit en vous et qui vous en rende digne. Votre âme et votre corps sont d’eux-mêmes indifférents à l’état de batelier ou à celui de duc ; et il n’y a nul lien naturel qui les attache à une condition plutôt qu’à une autre.

Que s’ensuit-il de là ? que vous devez avoir, comme cet homme dont nous avons parlé, une double pensée ; et que si vous agissez extérieurement avec les hommes selon votre rang, vous devez reconnaître, par une pensée plus cachée mais plus véritable, que vous n’avez rien naturellement au-dessus d’eux. Si la pensée publique vous élève au-dessus du commun des hommes, que l’autre vous abaisse et vous tienne dans une parfaite égalité avec tous les hommes ; car c’est votre état naturel.

Le peuple qui vous admire ne connaît pas peut-être ce secret. Il croit que la noblesse est une grandeur réelle, et il considère presque les grands comme étant d’une autre nature que les autres. Ne leur découvrez pas cette erreur, si vous voulez ; mais n’abusez pas de cette élévation avec insolence, et surtout ne vous méconnaissez pas vous-même en croyant que votre être a quelque chose de plus élevé que celui des autres.
Que diriez-vous de cet homme qui aurait été fait roi par l’erreur du peuple, s’il venait à oublier tellement sa condition naturelle, qu’il s’imaginât que ce royaume lui était dû, qu’il le méritait et qu’il lui appartenait de droit ? Vous admireriez sa sottise et sa folie. Mais y en a-t-il moins dans les personnes de condition qui vivent dans un si étrange oubli de leur état naturel ?

Que cet avis est important ! Car tous les emportements, toute la violence et toute la vanité des grands vient de ce qu’ils ne connaissent point ce qu’ils sont : étant difficile que ceux qui se regarderaient intérieurement comme égaux à tous les hommes, et qui seraient bien persuadés qu’ils n’ont rien en eux qui mérite ces petits avantages que Dieu leur a donnés au-dessus des autres, les traitassent avec insolence. Il faut s’oublier soi-même pour cela, et croire qu’on a quelque excellence réelle au-dessus d’eux : en quoi consiste cette illusion que je tâche de vous découvrir.

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SECOND DISCOURS

Il est bon, Monsieur, que vous sachiez ce que l’on vous doit, afin que vous ne prétendiez pas exiger des hommes ce qui ne vous est pas dû ; car c’est une injustice visible : et cependant elle est fort commune à ceux de votre condition, parce qu’ils en ignorent la nature.
Il y a dans le monde deux sortes de grandeurs ; car il y a des grandeurs d’établissement et des grandeurs naturelles. Les grandeurs d’établissement dépendent de la volonté des hommes, qui ont cru avec raison devoir honorer certains états et y attacher certains respects. Les dignités et la noblesse sont de ce genre. En un pays on honore les nobles, en l’autre les roturiers ; en celui-ci les aînés, en cet autre les cadets. Pourquoi cela ? Parce qu’il a plu aux hommes. La chose était indifférente avant l’établissement : après l’établissement elle devient juste, parce qu’il est injuste de la troubler.
Les grandeurs naturelles sont celles qui sont indépendantes de la fantaisie des hommes, parce qu’elles consistent dans des qualités réelles et effectives de l’âme ou du corps, qui rendent l’une ou l’autre plus estimable, comme les sciences, la lumière de l’esprit, la vertu, la santé, la force.

Nous devons quelque chose à l’une et à l’autre de ces grandeurs ; mais comme elles sont d’une nature différente, nous leur devons aussi différents respects. Aux grandeurs d’établissement, nous leur devons des respects d’établissement, c’est-à-dire certaines cérémonies extérieures qui doivent être néanmoins accompagnées, selon la raison, d’une reconnaissance intérieure de la justice de cet ordre, mais qui ne nous font pas concevoir quelque qualité réelle en ceux que nous honorons de cette sorte. Il faut parler aux rois à genoux ; il faut se tenir debout dans la chambre des princes. C’est une sottise et une bassesse d’esprit que de leur refuser ces devoirs.

Mais pour les respects naturels qui consistent dans l’estime, nous ne les devons qu’aux grandeurs naturelles ; et nous devons au contraire le mépris et l’aversion aux qualités contraires à ces grandeurs naturelles. Il n’est pas nécessaire, parce que vous êtes duc, que je vous estime ; mais il est nécessaire que je vous salue. Si vous êtes duc et honnête homme, je rendrai ce que je dois à l’une et à l’autre de ces qualités. Je ne vous refuserai point les cérémonies que mérite votre qualité de duc, ni l’estime que mérite celle d’honnête homme. Mais si vous étiez duc sans être honnête homme, je vous ferais encore justice ; car en vous rendant les devoirs extérieurs que l’ordre des hommes a attachés à votre naissance, je ne manquerais pas d’avoir pour vous le mépris intérieur que mériterait la bassesse de votre esprit.

Voilà en quoi consiste la justice de ces devoirs. Et l’injustice consiste à attacher les respects naturels aux grandeurs d’établissement, ou à exiger les respects d’établissement pour les grandeurs naturelles. M. N. est un plus grand géomètre que moi ; en cette qualité il veut passer devant moi : je lui dirai qu’il n’y entend rien. La géométrie est une grandeur naturelle ; elle demande une préférence d’estime ; mais les hommes n’y ont attaché aucune préférence extérieure. Je passerai donc devant lui ; et l’estimerai plus que moi, en qualité de géomètre. De même si, étant duc et pair, vous ne vous contentiez pas que je me tinsse découvert devant vous, et que vous voulussiez encore que je vous estimasse, je vous prierais de me montrer les qualités qui méritent mon estime. Si vous le faisiez, elle vous est acquise, et je ne pourrais vous la refuser avec justice ; mais si vous ne le faisiez pas, vous seriez injuste de me la demander, et assurément vous n’y réussiriez pas, fussiez-vous le plus grand prince du monde.

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TROISIÈME DISCOURS

Je vous veux faire connaître, monsieur, votre condition véritable ; car c’est la chose du monde que les personnes de votre sorte ignorent le plus. Qu’est-ce, à votre avis, d’être grand seigneur ? C’est être maître de plusieurs objets de la concupiscence des hommes, et ainsi pouvoir satisfaire aux besoins et aux désirs de plusieurs. Ce sont ces besoins et ces désirs qui les attirent auprès de vous, et qui font qu’ils se soumettent à vous : sans cela ils ne vous regarderaient pas seulement ; mais ils espèrent, par ces services et ces déférences qu’ils vous rendent, obtenir de vous quelque part de ces biens qu’ils désirent et dont ils voient que vous disposez.

Dieu est environné de gens pleins de charité, qui lui demandent les biens de la charité qui sont en sa puissance : ainsi il est proprement le roi de la charité. Vous êtes de même environné d’un petit nombre de personnes, sur qui vous régnez en votre manière. Ces gens sont pleins de concupiscence. Ils vous demandent les biens de la concupiscence ; c’est la concupiscence qui les attache à vous. Vous êtes donc proprement un roi de concupiscence. Votre royaume est de peu d’étendue ; mais vous êtes égal en cela aux plus grands rois de la terre ; ils sont comme vous des rois de concupiscence. C’est la concupiscence qui fait leur force, c’est-à-dire la possession des choses que la cupidité des hommes désire.
Mais en connaissant votre condition naturelle, usez des moyens qu’elle vous donne, et ne prétendez pas régner par une autre voie que par celle qui vous fait roi. Ce n’est point votre force et votre puissance naturelle qui vous assujettit toutes ces personnes. Ne prétendez donc point les dominer par la force, ni les traiter avec dureté. Contentez leurs justes désirs ; soulagez leurs nécessités ; mettez votre plaisir à être bienfaisant ; avancez-les autant que vous le pourrez, et vous agirez en vrai roi de concupiscence.

Ce que je vous dis ne va pas bien loin ; et si vous en demeurez là, vous ne laisserez pas de vous perdre ; mais au moins vous vous perdrez en honnête homme. Il y a des gens qui se damnent si sottement, par l’avarice, par la brutalité, par les débauches, par la violence, par les emportements, par les blasphèmes ! Le moyen que je vous ouvre est sans doute plus honnête ; mais en vérité c’est toujours une grande folie que de se damner ; et c’est pourquoi il ne faut pas en demeurer là. Il faut mépriser la concupiscence et son royaume, et aspirer à ce royaume de charité où tous les sujets ne respirent que la charité, et ne désirent que les biens de la charité. D’autres que moi vous en diront le chemin : il me suffit de vous avoir détourné de ces vies brutales où je vois que plusieurs personnes de votre condition se laissent emporter faute de bien connaître l’état véritable de cette condition.

Pascal : préface pour le traité du vide

Lundi 28 février 2011

Voici l’extrait de texte complet de Pascal, préface pour le traité du vide, dont nous avons parlé dans un commentaire de texte.



Le respect que l’on porte à l’antiquité est aujourd’hui à tel point, dans les matières où il doit avoir moins de force, que l’on se fait des oracles de toutes ses pensées, et des mystères même de ses obscurités; que l’on ne peut plus avancer de nouveautés sans péril, et que le texte d’un auteur suffit pour détruire les plus fortes raisons.
Ce n’est pas que mon intention soit de corriger un vice par un autre, et de ne faire nulle estime des anciens, parce que l’on en fait trop. Je ne prétends pas bannir leur autorité pour relever le raisonnement tout seul, quoique l’on veuille établir leur autorité seule au préjudice du raisonnement…

Pour faire cette importante distinction avec attention, il faut considérer que les unes dépendent seulement de la mémoire et sont purement historiques, n’ayant pour objet que de savoir ce que les auteurs ont écrit; les autres dépendent seulement du raisonnement, et sont entièrement dogmatiques, ayant pour objet de chercher et découvrir les vérités cachées. Celles de la première sorte sont bornées, autant que les livres dans lesquels elles sont contenues.
C’est suivant cette distinction qu’il faut régler différemment l’étendue de ce respect. Le respect que l’on doit avoir pour…
Dans les matières où l’on recherche seulement de savoir ce que les auteurs ont écrit, comme dans l’histoire, dans la géographie, dans la jurisprudence, dans les langues et surtout dans la théologie, et enfin dans toutes celles qui ont pour principe, ou le fait simple, ou l’institution divine ou humaine, il faut nécessairement recourir à leurs livres, puisque tout ce que l’on en peut savoir y est contenu d’où il est évident que l’on peut en avoir la connaissance entière et qu’il n’est pas possible d’y rien ajouter.

S’il s’agit de savoir qui fut le premier roi des Français; en quel lieu les géographes placent le premier méridien; quels mots sont usités dans une langue morte, et toutes les choses de cette nature, quels autres moyens que les livres pourraient nous y conduire? Et qui pourra rien ajouter de nouveau à ce qu’ils nous en apprennent, puisqu’on ne veut savoir que ce qu’ils contiennent? C’est l’autorité seule qui nous en peut éclaircir. Mais où cette autorité a la principale force, c’est dans la théologie, parce qu’elle y est inséparable de la vérité, et que nous ne la connaissons que par elle: de sorte que pour donner la certitude entière des matières les plus incompréhensibles à la raison, il suffit de les faire voir dans les livres sacrés (comme, pour montrer l’incertitude des choses les plus vrai semblables, il faut seulement faire voir qu’elles n’y sont pas comprises); parce que ses principes sont au-dessus de la nature et de la raison, et que, l’esprit de l’homme étant trop faible pour y arriver par ses propres efforts, il ne peut parvenir à ces hautes intelligences, s’il n’y est porté par une force toute- puissante et surnaturelle.

Il n’en est pas de même des sujets qui tombent sous le sens ou sous le raisonnement: l’autorité y est inutile; la raison seule a lieu d’en connaître. Elles ont leurs droits séparés: l’une avait tantôt tout l’avantage; ici l’autre règne à son tour. Mais comme les sujets de cette sorte sont proportionnés à la portée de l’esprit, il trouve une liberté tout entière de s’y étendre; sa fécondité inépuisable produit continuellement, et ses inventions peuvent être tout en semble sans fin et sans interruption…
C’est ainsi que la géométrie, l’arithmétique, la musique, la physique, la médecine, l’architecture, et toutes les sciences qui sont soumises à l’expérience et au raisonnement, doivent être augmentées pour devenir parfaites. Les anciens les ont trouvées seulement ébauchées par ceux qui les ont précédés; et nous les laisserons à ceux qui viendront après nous en un état plus accompli que nous ne les avons reçues. Comme leur perfection dépend du temps et de la peine, il est évident qu’encore que notre peine et notre temps nous fussent moins acquis que leurs travaux, séparés des nôtres, tous peux néanmoins joints ensemble doivent avoir plus d’effet que chacun en particulier.

L’éclaircissement de cette différence doit nous faire plaindre l’aveuglement de ceux qui apportent la seule autorité pour preuve dans les matières physiques, au lieu du raisonnement ou des expériences; et nous donner de l’horreur pour la malice des autres, qui emploient le raisonnement seul dans la théologie au lieu de l’autorité de l’écriture et des Pères. Il faut relever le courage de ces gens timides qui n’osent rien inventer en physique, et confondre l’insolence de ces téméraires qui produisent des nouveautés en théologie. Cependant le malheur du siècle est tel, qu’on voit beaucoup d’opinions nouvelles en théologie, inconnues à toute l’antiquité, soute nues avec obstination et reçues avec applaudissement; au lieu que celles qu’on produit dans la physique, quoi qu’en petit nombre, semblent devoir être convaincues de fausseté dès qu’elles choquent tant soit peu les opinions reçues: comme si le respect qu’on a pour les anciens philosophes était de devoir, et que celui que l’on porte aux plus anciens des Pères était seulement de bienséance ! Je laisse aux personnes judicieuses à remarquer l’importance de cet abus qui pervertit l’ordre des sciences avec tant d’injustice; et je crois qu’il y en aura peu qui ne souhaitent que cette… s’applique à d’au tres matières, puisque les inventions nouvelles sont infailliblement des erreurs dans les matières que l’on profane impunément; et qu’elles sont absolument nécessaires pour la perfection de tant d’autres sujets incomparablement plus bas, que toutefois on n’oserait toucher.

Partageons avec plus de justice notre crédulité et notre défiance, et bornons ce respect que nous avons pour les anciens. Comme la raison le fait naître, elle doit aussi le mesurer; et considérons que, s’ils fussent demeurés dans cette retenue de n’oser rien ajouter aux connaissances qu’ils avaient reçues, et que ceux de leur temps eussent fait la même difficulté de recevoir les nouveautés qu’ils leur offraient, ils se seraient privés eux-mêmes et leur postérité du fruit de leurs inventions. Comme ils ne se sont servis de celles qui leur avaient été laissées que comme de moyens pour en avoir de nouvelles, et que cette heureuse hardiesse leur avait ouvert le chemin aux grandes choses, nous devons prendre celles qu’ils nous ont acquises de la même sorte, et à leur exemple en faire les moyens et non pas la fin de notre étude, et ainsi tâcher de les surpasser en les imitant. Car qu’y a-t-il de plus injuste que de traiter nos anciens avec plus de retenue que n’ont fait ceux qui les ont précédés, et d’avoir pour eux ce respect inviolable qu’ils n’ont mérité de nous que parce qu’ils n’en ont pas eu un pareil pour ceux qui ont eu sur eux le même avantage?…

Les secrets de la nature sont cachés; quoiqu’elle agisse toujours on ne découvre pas toujours ses effets: le temps les révèle d’âge en âge, et quoique toujours égale en elle même, elle n’est pas toujours également connue. Les expériences qui nous en donnent l’intelligence multiplient continuellement; et, comme elles sont les seuls principes de la physique, les conséquences multiplient à pro portion. C’est de cette façon que l’on peut aujourd’hui prendre d’autres sentiments et de nouvelles opinions sans mépris et sans ingratitude, puisque les premières connaissances qu’ils nous ont données, ont servi de degrés aux nôtres, et que dans ces avantages nous leur sommes redevables de l’ascendant que nous avons sur eux; parce que, s’étant élevés jusqu’à un certain degré où ils nous ont portés, le moindre effort nous fait monter plus haut; et avec moins de peine et moins de gloire nous nous trouvons au-dessus d’eux. C’est de là que nous pouvons découvrir des choses qu’il leur était impossible d’apercevoir. Notre vue a plus d’étendue, et, quoi qu’ils connussent aussi bien que nous tout ce qu’ils pouvaient remarquer de la nature, ils n’en connaissaient pas tant néanmoins, et nous voyons plus qu’eux.
Cependant il est étrange de quelle sorte on révère leurs sentiments. On fait un crime de les contredire et un attentat d’y ajouter, comme s’ils n’avaient plus laissé de vérités à connaître. N’est-ce pas là traiter indignement la raison de l’homme, et la mettre en parallèle avec l’instinct des animaux, puisqu’on en ôte la principale différence, qui consiste en ce que les effets du raisonnement augmentent sans cesse, au lieu que l’instinct demeure toujours dans un état égal ? Les ruches des abeilles étaient aussi bien mesurées il y a mille ans qu’aujourd’hui, et chacune d’elles forme cet hexagone aussi exactement la première fois que la dernière. Il en est de même de tout ce que les animaux produisent par ce mouvement occulte. La nature les instruit à mesure que la nécessité les presse; mais cette science fragile se perd avec les besoins qu’ils en ont: comme ils la reçoivent sans étude, ils n’ont pas le bonheur de la conserver; et toutes les fois qu’elle leur est donnée, elle leur est nouvelle, puisque, la nature n’ayant pour objet que de maintenir les animaux dans un ordre de perfection bornée, elle leur inspire cette science nécessaire, toujours égale, de peur qu’ils ne tombent dans le dépérissement, et ne permet pas qu’ils y ajoutent, de peur qu’ils ne passent les limites qu’elle leur a prescrites. Il n’en est pas de même de l’homme, qui n’est produit que pour l’infinité. Il est dans l’ignorance au premier âge de sa vie; mais il s’instruit sans cesse dans son pro grès: car il tire avantage non seulement de sa propre expérience, mais encore de celle de ses prédécesseurs, parce qu’il garde toujours dans sa mémoire les connaissances qu’il s’est une fois acquises, et que celles des anciens lui sont toujours présentes dans les livres qu’ils en ont laissés. Et comme il conserve ces connaissances, il peut aussi les augmenter facilement; de sorte que les hommes sont aujourd’hui en quelque sorte dans le même état où se trouveraient ces anciens philosophes, s’ils pouvaient avoir vieilli jusqu’à pré sent, en ajoutant aux connaissances qu’ils avaient celles que leurs études auraient pu leur acquérir à la faveur de tant de siècles. De là vient que, par une prérogative particulière, non seulement chacun des hommes s’avance de jour en jour dans les sciences, mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrès à mesure que l’univers vieillit, parce que la même chose arrive dans la suc cession des hommes que dans les âges différents d’un particulier. De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement: d’où l’on voit avec combien d’injustice nous respectons l’antiquité dans ses philosophes: car, comme la vieillesse est l’âge le plus distant de l’enfance, qui ne voit que la vieillesse dans cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont les plus éloignés? Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses, et formaient l’enfance des hommes proprement; et comme nous avons joint à leurs connaissances l’expérience des siècles qui les ont suivis, c’est en nous que l’on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres.
Ils doivent être admirés dans les conséquences qu’ils ont bien tirées du peu de principes qu’ils avaient, et ils doivent être excusés dans celles où ils ont plutôt manqué du bonheur de expérience que de la force du raisonnement.

Car n’étaient-ils pas excusables dans la pensée qu’ils ont eue pour la voie de lait, quand, la faiblesse de leurs yeux n’ayant pas encore reçu le secours de l’artifice, ils ont attribué cette couleur à une plus grande solidité en cette partie du ciel qui renvoie la lumière avec plus de force? Mais ne serions- nous pas inexcusables de demeurer dans la même pensée, maintenant qu’aidés des avantages que nous donne la lunette d’approche, nous y avons découvert une infinité de petites étoiles, dont la splendeur plus abondante nous a fait reconnaître quelle est la véritable cause de cette blancheur?
N’avaient-ils pas aussi sujet de dire que tous les corps corruptibles étaient renfermés dans la sphère du ciel de la lune, lorsque durant le cours de tant de siècles ils n’avaient point encore remarqué de corruptions ni de générations hors de cet espace? Mais ne devons-nous pas assurer le contraire, lorsque toute la terre a vu sensiblement des comètes s’enflammer et disparaître bien loin au delà de cette sphère?

C’est ainsi que, sur le sujet du vide, ils avaient droit de dire que la nature n’en souffrait point, parce que toutes leurs expériences leur avaient toujours fait remarquer qu’elle l’abhorrait et ne le pouvait souffrir. Mais si les nouvelles expériences leur avaient été connues, peut-être auraient-ils trouvé sujet d’affirmer ce qu’ils ont eu sujet de nier par là que le vide n’avait point encore paru. Aussi dans le jugement qu’ils ont fait que la nature ne souffrait point de vide, ils n’ont entendu parler de la nature qu’en l’état où ils la connaissaient; puisque, pour le dire généralement, ce ne serait assez de l’avoir vu constamment en cent rencontres, ni en mille, ni en tout autre nombre, quelque grand qu’il soit; puisque, s’il restait un seul cas à examiner, ce seul suffirait pour empêcher la définition générale, et si un seul était contraire, ce seul… Car dans toutes les matières dont la preuve consiste en expériences et non en démonstrations, on ne peut faire aucune assertion universelle que par la générale énumération de toutes les parties et de tous les cas différents. C’est ainsi que quand nous disons que le diamant est le plus dur de tous les corps, nous entendons de tous les corps que nous connaissons, et nous ne pouvons ni ne devons y comprendre ceux que nous ne connaissons point; et quand nous disons que l’or est le plus pesant de tous les corps, nous serions téméraires de comprendre dans cette proposition générale ceux qui ne sont point encore en notre connaissance, quoiqu’il ne soit pas impossible qu’ils soient en nature. De même quand les anciens ont assuré que la nature ne souffrait point de vide, ils ont entendu qu’elle n’en souffrait point dans toutes les expériences qu’ils avaient vues, et ils n’auraient pu sans témérité y comprendre celles qui n’étaient pas en leur connaissance. Que si elles y eussent été, sans doute ils au raient tiré les mêmes conséquences que nous, et les auraient par leur aveu autorisées de cette antiquité dont on veut faire aujourd’hui l’unique principe des sciences.

C’est ainsi que, sans les contredire, nous pouvons assurer le contraire de ce qu’ils disaient, et, quelque force enfin qu’ait cette antiquité, la vérité doit toujours avoir l’avantage, quoique nouvellement découverte, puisqu’elle est toujours plus ancienne que toutes les opinions qu’on en a eues, et que ce serait ignorer sa nature de s’imaginer qu’elle ait commencé d’être au temps qu’elle a commencé d’être connue.

Une vue de Descartes

Dimanche 23 janvier 2011

Nous avons décidé de publier quelques extraits relativement inédits ou très difficilement trouvables sur le web, pour vous permettre d’aller plus loin après l’apprentissage de la philosophie avec notre manuel de philo facile.

Ce seront souvent des extraits d’un niveau légèrement supérieur au Cours de Philosophie lui-même, correspondant plus à notre supplément de culture générale.
Le but est de les lire une ou plusieurs fois, simplement les comprendre et s’en imprégner, et aller plus loin sur son chemin de la sagesse.

Nous vous présentons ici un Hommage à Descartes par Paul Valéry.

« Qu’est-ce donc que je lis dans le Discours de la Méthode?

Ce ne sont pas les principes eux-mêmes qui nous peuvent longtemps retenir. Ce qui attire mon regard, à partir de la charmante narration de sa vie et des circonstances initiales de sa recherche, c’est la présence de lui-même dans ce prélude d’une philosophie. C’est, si l’on veut, l’emploi du Je et du Moi dans un ouvrage de cette espèce, et le son de sa voix humaine; et c’est cela, peut-être, qui s’oppose le plus nettement à l’architecture scolastique. Le Je et le Moi explicitement évoqués devant nous introduire à des manières de penser d’une entière généralité, voilà mon Descartes.

Empruntant un mot à Stendhal, qui l’a introduit dans notre langue, et le détournant un peu pour mon usage, je dirai que la vraie Méthode de Descartes devrait se nommer l’égotisme, le développement de la conscience pour les fins de la connaissance.
Je trouve alors sans difficulté que l’essentiel du Discours n’est que la peinture des conditions et des conséquences d’un événement, qui débarrasse ce Moi de toutes les difficultés et de toutes les obsessions ou notions parasites pour lui, dont il est grevé sans les avoir désirées ni trouvées en lui-même.

Comme je l’ai dit plus haut, le Cogito fait l’effet d’un appel sonné par Descartes à ses puissances égotistes. Il le répète comme le thème de son Moi, le réveil sonné à l’orgueil et au courage de l’esprit. C’est là qu’en réside le charme, – au sens magique de ce terme, – de cette formule tant commentée, quand il suffirait, je crois, de la ressentir. Au son de ces mots, les entités s’évanouissent; la volonté de puissance envahit son homme, redresse le héros, lui rappelle sa mission toute personnelle, sa fatalité propre; et même sa différence, son injustice individuelle; — car il est possible, après tout, que l’être destiné à la grandeur doive se rendu sourd, aveugle, insensible à tout ce qui, même vérités, même réalités, traverserait son impulsion, son destin, sa voie de croissance, sa lumière, sa ligne d’univers.

Et, enfin, si le sentiment du Moi prend cette conscience et cette maîtrise centrale de nos pouvoirs, s’il se fait délibérément système de référence du monde, foyer de réformes créatrices qu’il oppose à l’incohérence à la multiplicité, à la complexité de ce monde aussi bien qu’à l’insuffisance des explications reçues, il se sent alimenté soi-même par une sensation inexprimable, devant laquelle les moyens du langage expirent, les similitudes ne valent plus, la volonté de connaître qui s’y dirige, s’y absorbe et ne revient plus vers son origine, car il n’y a plus d’objet qui la réfléchisse. Ce n’est plus de la pensée…

En somme, le désir véritable de Descartes ne pouvait être que de porter au plus haut point ce qu’il trouvait en soi de plus fort et de susceptible de généralisation. Il veut sur toute chose exploiter son trésor de désir et de vigueur intellectuelle, et il ne peut pas vouloir autre chose. C’est là le principe contre lequel les textes mêmes ne prévalent point. C’est le point stratégique, la clé de la position cartésienne. Ce grand capitaine de l’esprit trouve sur son chemin des obstacles de deux espèces. Les uns sont des problèmes naturels qui s’offrent à tout homme qui vient en ce monde : les phénomènes, l’univers physique, les êtres vivants. Mais il y a d’autres problèmes, qui sont bizarrement et comme arbitrairement enchevêtrés avec les premiers, qui sont ces problèmes qu’il n’eût pas imaginés, et qui lui viennent des enseignements, des livres, des traditions reçues. Enfin, il y a les convenances, les considérations, les empêchements, sinon les dangers, d’ordre pratique et social.

Contre tous ces problèmes et ces obstacles, le Moi, et à l’appui de ce Moi, telles facultés. L’une d’elles a fait ses preuves : on peut compter sur elle, sur ses procédés infaillibles quand on sait en user, sur l’impérieuse obligation qu’elle impose de tout mettre au clair, et de rejeter ce qui ne se résout pas en opérations bien séparées : c’est la mathématique.
Et maintenant l’action peut s’engager. Un discours, qui est d’un chef la précède et l’annonce. Et la bataille se dessine.
De quoi s’agit-il? Et quel est l’objectif?
Il s’agit de montrer et démontrer ce que peut un Moi. Que va faire ce Moi de Descartes?
Comme il ne sent point ses limites, il va vouloir tout faire, ou tout refaire. Mais d’abord, table rase. Tout ce qui ne vient pas de Moi, ou n’en serait point venu, tout ceci n’est que paroles.

D’autre part, du côté des problèmes, que j’ai appelés naturels, il développe, dans ce combat pour sa clarté, cette conscience poussée qu’il appelle sa Méthode, et qui a magnifiquement conquis un empire géométrique sans limites.
Il veut l’étendre aux phénomènes les plus divers; il va refaire toute la nature, et le voici qui, pour la rendre rationnelle, déploie une étonnante fécondité d’imagination, Ceci est bien d’un Moi dont la pensée ne veut pas de céder à la variation des phénomènes, à la diversité même des moyens et des formes de la vie…
Je conduirais encore cette sorte d’analyse inventive à me demander ce que serait un Descartes qui naîtrait dans notre époque. Ce n’est qu’un jeu.

Mais quelle table aujourd’hui trouverait-il à faire rase? Et comment s’accommoderait-il d’une science qu’il est devenu impossible d’embrasser, et qui dépend désormais si étroitement d’un matériel immense et constamment accru; une science qui est, en quelque manière à chaque instant, en équilibre mobile avec les moyens qu’elle possède?
Il n’y a point de réponse. Mais il me semble que ces questions ont leur valeur.
L ‘individu devient un problème de notre temps, la hiérarchie des esprits devient une difficulté de notre temps, où il y a comme un crépuscule des demi-dieux, c’est-à-dire de ces hommes disséminés dans la durée et sur la terre, auxquels nous devons l’essentiel de ce nous appelons culture, connaissance et civilisation.

C’est pourquoi j’ai insisté sur la personnalité forte et téméraire du grand Descartes, dont la philosophie, peut-être, a moins de prix pour nous que l’idée qu’il présente d’un magnifique et mémorable Moi ».

Source : Paul Valéry, Variété, Etudes philosophiques, Une vue de Descartes. La Pléiade, T I.

Tout comprendre sur Aristote

Samedi 3 avril 2010

Aujourd’hui je vous présente encore un autre extrait complet du Cours de Philosophie : Aristote. C’est aussi une fiche auteur, et nous avons ajouté à l’extrait précédent sa théorie de la connaissance. Comme d’habitude, vous retrouvez la Vidéo de Philo qui vous aide à comprendre aisément le cours de philo. Tout comprendre, tout savoir, tout retenir sur Aristote pour le bac de philo ? C’est ici, et facilement. Cours de Philosophie.fr, le cours de philo qui va sauver votre bac !


Aristote

Epoque : Grèce Antique, les Anciens
Qui ? Aristote fut élève de Platon. Il sera le précepteur du futur Alexandre le Grand. Puis il ouvre à Athènes sa propre école de philosophie.
Philosophie : Il réfute la théorie des idées de Platon, en affirmant que le sens est dans le réel, et non extérieur. Il élabore une théorie politique prônant la République, démocratie non corrompue, comme meilleur régime.
Bibliographie principale : Métaphysique, Ethique à Nicomaque, Politique, Constitution d’Athènes
En rapport : Platon


Vous pouvez télécharger cet extrait au format pdf ici : Aristote.

Aristote et le monde

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Aristote est un disciple de Platon. Il va réfuter deux des plus grands aspects de la pensée de ce dernier en établissant sa propre doctrine.
● Aristote rejette complètement le dualisme de Platon. Pour lui, il n’a y a qu’un seul monde, le monde sensible, qui est aussi intelligible. Selon Aristote, l’idée, l’essence de chaque chose se trouve dans la chose même. Il y a ainsi dans tout être deux éléments inséparables : sa matière (son expression concrète et particulière), et sa forme (son essence, son idée). Il y a cette chaise, particulière, mais son existence abrite aussi l’idée de chaise, idée qui peut être definie de façon universelle.

De sorte que l’homme, voyant chaque chose dans le monde sensible, serait capable d’en extraire l’essence. Les idées ne proviendraient donc pas d’un autre monde dans lequel on a deja vécu, mais de notre capacité de conceptualiser les choses que nous voyons. Il dit ainsi « Rien n’est dans l’intelligence qui ne provienne des sens. » Rien n’est inné, toutes les idéees s’acquièrent à partir du moment où nous rencontrons leur expression concrète, matérielle.
Dès lors, la seule chose innée est cette capacité de conceptualisation, qui nous différencie aussi des animaux. La première fois qu’un homme voit une chaise, il retient ses caractéristiques matérielles et formelles. En comparant différentes chaises entre elles, il finit par concevoir l’essence d’une chaise et saura reconnaître à présent toute chaise qu’il verrait.

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Aristote refuse donc le rationalisme de Platon. Il se situe entre les sophistes et Platon. Les sophistes ont raison de dire que toute notre connaissance vient de la sensation, mais Platon a aussi raison de dire que la sensation ne suffit pas à constituer la science. Entre l’empirisme des sophistes pour lequel connaître c’est sentir et le rationalisme de Platon pour lequel connaître c’est contempler le monde intelligible en se détournant du sensible, Aristote affirme que connaitre c’est concevoir l’intelligible dans le sensible.
Cette absence de dualisme s’applique aussi chez Aristote à la dialéctique âme/corps. Pour lui, il n’y a pas de séparation à faire, nous sommes notre corps. La matière est informée ou animée par l’âme et, inversement, l’âme ne peut rien sans son corps.

Aristote et la politique

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● Aristote et la Politique

Concernant sa doctrine politique, Aristote réfute aussi Platon quant à l’incapacité du peuple. Il pense que la multitude, combinée aux sages, peut parvenir à distinguer le bien commun et agir en vue de lui. Contrairement à Platon, il ne pense pas que l’accumulation d’opinions différentes mène nécessairement à la tyrannie de l’opinion commune et ignorante, et donc à la guerre néfaste entre intérêts particuliers. Il pense qu’uni, le peuple s’élève et peut devenir plus intelligent, moins borné et ignorant que ne le croit Platon.

Toutefois, il admet que ceci ne soit pas encore réellement le cas pour Athènes. Cela l’amène à présenter sa classification des régimes selon deux critères : le nombre de personnes qui participent au gouvernement, et le caractère corrompu ou non du régime. Une république au sens large est ainsi un régime qui n’est pas corrompu (agit en vue du bien commun), quel que soit le nombre de gouvernants. Elle s’oppose au despotisme (agit en vue des intérêts particuliers, corrompu). Une république au sens strict est une démocratie (gouvernement de tous) qui agit en vue du bien commun.

On obtient alors le tableau suivant, très connu et souvent repris :

Classification politique d'Aristote


La question en politique qui continue à se poser est celle qui se pose durant toute la pré-modernité : Quel est le meilleur régime ? Comment y parvenir ?

Pour Aristote, le meilleur régime est celui en haut à droite : le gouvernement de tous en vue du bien commun (non corrompu); la République au sens strict.

Il pense que dans la ligne du bas, entre despotismes, tous se valent. Toutefois, les deux moyens les plus proches pour atteindre la République, sont soit l’aristocratie, soit la démocratie. Ainsi, la question qui se pose est, une fois dans un de ces deux régimes, comment passer à la République ?
Il faudrait un élément qui soudainement fédère le peuple, l’unisse, le rendant bon, ce qui le ferait alors agir en vue du bien commun.

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Tout savoir sur le Stoïcisme facilement

Dimanche 21 mars 2010

Aujourd’hui je vous présente notre dernier extrait du Cours de Philosophie : le Stoïcisme. Comme d’habitude, vous retrouvez la Vidéo de Philo qui vous aide à comprendre aisément le cours de philo. Tout comprendre, tout savoir, tout retenir sur le Stoïcisme pour le bac de philo ? C’est ici, et facilement.

Nous vous présentons notre chapitre du Cours de Philosophie sur le Stoïcisme, qui fait partie des philosophies de la Sagesse, chapitre lui même inclus dans le II. Les Anciens. Le cours sur le Stoïcisme vient après celui sur Socrate, Les Sceptiques, Epicure. La suite du cours de philo est La Politique chez les Anciens, après avoir vu leur philosophie de la Sagesse.

Vous retrouverez tout d’abord la vidéo correspondante, et en dessous l’extrait complet du manuel imprimé du Cours de Philosophie. Vous pouvez télécharger cet extrait au format pdf ici : Stoïcisme.

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Les stoïciens : suivre la nature

Le stoïcisme est la doctrine la plus en accord avec le concept de cosmos. Pour les stoïciens, il est primordial d’essayer de vivre en harmonie avec l’univers, avec la Nature; et pour cela, il faut faire une distinction fondamentale entre choses extérieures et choses intérieures. Tout ce que l’homme ne domine pas, tout le monde extérieur auquel il ne peut rien, il doit le prendre comme tel et non comme il voudrait qu’il soit. L’homme doit accepter l’univers tel qu’il est et se contenter de régler ce qui dépend de lui.

Une telle doctrine est issue d’un constat simple : il ne sert à rien de se lamenter de ce que l’on ne peut pas changer. Autrement dit, le malheur ne peut venir que de l’âme et le mal ne peut être que moral (ce sont bien des disciples de Socrate). Ainsi, cesser d’être malheureux pour des choses auxquelles on ne peut rien changer signifie atteindre l’ataraxie.

Il faut savoir distinguer ce qui ne dépend pas de soi, sur lequel il ne faut donc surtout pas s’attarder, et ce qui dépend de soi, sur lequel on peut travailler. L’homme doit accepter l’univers tel qu’il est, sa place en son sein, et ensuite agir le mieux possible. C’est à la fois une philosophie du destin (tout ce qui arrive à l’extérieur devait nécessairement arriver) et une philosophie de la liberté intérieure (je peux modifier mes propres jugements, mes comportements).

Une première citation explique très bien un tel état d’esprit : « Ce ne sont pas les événements qui attristent les hommes, mais les jugements qu’ils portent sur eux. » – Epictète. Si un parent meurt, c’est ainsi, je ne peux rien y faire, il ne sert donc à rien de m’en attrister, car cela ne changera rien. Je dois prendre cela comme relevant du cosmos, je n’y peux rien et ne dois donc pas m’en attrister. Ce n’est pas l’événement en lui même qui peut m’apporter le malheur, mais le jugement que je porte sur cette mort.
En revanche, tant qu’il n’est que malade et qu’il n’est pas encore mort, je dois tout faire pour le soigner et le sauver, car cela dépend de moi.

Ainsi, cette sagesse se décline en trois éléments :
-savoir distinguer ce qui dépend de soi et ce qui ne dépend pas de soi
-savoir être indifférent aux événements extérieurs auxquels on ne peut rien changer
-savoir agir au mieux dans le domaine de ce qui dépend de soi

Une excellente illustration de la doctrine est la métaphore du jeu de cartes.
La vie est comme un jeu de cartes : on ne décide pas des cartes que l’on reçoit, cela ne dépend pas de soi mais du hasard, de l’ordre universel de la nature. En revanche, une fois les cartes en main, il faut faire le mieux possible avec ces cartes là; notre devoir est de donner le meilleur possible avec cette combinaison de cartes. De même pour les stoïciens, une loi immuable gouverne le monde (les dieux ou la Nature). Il dépend de nous de suivre ou non cette loi et de jouer bien ou mal le rôle qu’elle nous attribue. Mais il ne dépend pas de nous de la changer.

Le premier grand stoïcien fut Zénon. Il y eut ensuite Epictète et Marc-Aurèle, des romains. Le premier était esclave, et pris ceci comme ne dépendant pas de lui mais de la Nature, et ne s’en révolta pas. Cependant, il fut affranchi et put s’adonner plus largement à la philosophie. On retient de lui le Manuel. Marc-Aurèle fut empereur romain malgré lui, il eut préféré que son frère le soit et que lui puisse se concentrer sur la philosophie. Mais il prit aussi ceci comme ne dépendant pas de lui et, faisant de son mieux, il fut un grand empereur. Il écrivit les Pensées pour moi-même.

Voici un extrait du Manuel d’Epictète qui résume ce nous disions :
« Parmi les choses, les unes dépendent de nous, les autres n’en dépendent pas. Celles qui dépendent de nous, ce sont l’opinion, la tendance, le désir, l’aversion: en un mot tout ce qui est notre œuvre. Celles qui ne dépendent pas de nous, ce sont le corps, les biens, la réputation, les dignités: en un mot tout ce qui n’est pas notre œuvre. Les choses qui dépendent de nous sont par nature libres; nul ne peut les empêcher, rien ne peut les entraver; mais celles qui ne dépendent pas de nous sont impuissantes, esclaves, sujettes à empêchement, étrangères à nous. Souviens-toi donc que, si tu crois libres ces choses qui, de par leur nature, sont serviles, et propres à toi celles qui sont étrangères, tu seras entravé, affligé, troublé, tu accuseras dieux et hommes. Mais si tu crois tien cela seul qui est tien, et étranger ce qui en effet t’est étranger, nul ne te forcera jamais à faire une chose, nul ne t’en empêchera; tu ne te plaindras de personne, tu n’accuseras personne; tu ne feras pas involontairement une seule action; personne ne te nuira, et d’ennemi, tu n’en auras point, car tu ne souffriras rien de nuisible. »

Éclairage :
Vouloir que ce qui ne dépend pas de nous en dépende, c’est être esclave de ses fantasmes et c’est se condamner à la frustration, au malheur. Au contraire, l’homme qui vit détaché du monde extérieur est libre, il s’affranchit de ses propres désirs illusoires et il peut vivre en paix. Epictète disait encore : « Aucun mal ne peut t’arriver par la faute d’autrui. » Si tu souffres, c’est de ta faute, c’est parce que tu es encore esclave de tes opinions, de tes illusions.

De même, voici une citation encore plus complète de Marc-Aurèle qui synthétise l’essence de la doctrine stoïcienne :
« Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l’être mais aussi la sagesse de distinguer l’un de l’autre. »
Et en voici deux autres de lui qui sont aussi explicites :
« Il ne faut pas en vouloir aux événements. »
« La nature rend chacun de nous capable de supporter ce qui lui arrive. »

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La Philosophie : extrait complet du Cours de Philosophie

Mercredi 17 mars 2010

Retrouvez l’intégralité du cours sur la définition de la philosophie, présent en page Philosophie.


La Philosophie

Nous vous présentons ici le tout premier chapitre du Cours de Philosophie : Qu’est-ce que la Philosophie ? La réponse à cette question constitue souvent le meilleur moyen d’introduire la philosophie à un élève.

Les vidéos sont divisées en trois parties. Vous retrouverez tout d’abord la vidéo correspondante, et en dessous l’extrait complet du manuel imprimé du Cours de Philosophie. Vous pouvez télécharger la totalité de cet extrait au format pdf ici : La Philosophie.

Vidéos du Cours de Philosophie


● La grande question : Qu’est-ce que la Philosophie ?

Comment définir une telle notion ?

Tout d’abord, ce qu’elle n’est pas : la philosophie n’est ni une science, ni un art. Le mot philosophie vient du grec : amour de la sagesse. La sophia désignait en Grèce une habileté d’abord manuelle puis intellectuelle, avec un caractère d’excellence. En latin, sagesse se dit sapientia qui vient de sapere c’est-à-dire avoir du goût, donc plus largement être connaisseur, bien juger en tout domaine. On rejoint ainsi l’idée grecque de sagesse : un savoir supérieur à la moyenne.

Ensuite, quel est son outil, son moyen, son expression ?

La pensée. Philosopher c’est penser; ce n’est pas réfléchir.

A quoi sert-elle ?

Elle ne sert strictement à rien, au sens propre. La philosophie ne produit rien, elle n’a aucune conséquence concrète directe, et en ce sens elle est parfaitement inutile. Cependant, elle est la pensée au fondement de toute action, et ainsi, elle est au fondement de toute utilité.

En effet : la philosophie est la matière de la pensée qui pose toutes les questions fondamentales et essaye d’y répondre. Elle tente de répondre à tous les questionnements primordiaux, ceux qui viennent avant l’action :

* au niveau individuel, comme : quel est le sens de la vie, quel sens y donner, qu’est-ce que le bonheur, comment y parvenir, qu’est-ce que la réalité, le temps, la mort, l’existence de Dieu …

* au niveau de la société : qu’est-ce que la justice, le droit, l’égalité entre les hommes, la liberté, comment doit-on chercher à réaliser ces idéaux, …

Ainsi, derrière chaque institution sociale (telle que la justice et les droits de l’homme), ou derrière chaque choix de vie, il y a des décisions. Pourquoi telle loi et pas telle autre ? Pourquoi considérer que tous les hommes sont égaux ? La justice sociale, au nom de quoi ? Pourquoi la discrimination positive ? Ou encore, pourquoi s’orienter vers tel bonheur ou tel autre ? Pourquoi appréhender la vie et la réalité de telle manière, par tel choix de vie, et pas un autre ? Derrière chacune de ces décisions, il y a des savoirs, des réflexions, des questions et des tentatives de réponses. Tout cela, c’est la philosophie.

Ainsi :

La philosophie est la sagesse. Ce sont toutes les questions fondamentales, au fondement de toute vie individuelle et en société, qui sont posées et auxquelles on tente de trouver la meilleure réponse : la plus intelligente, la plus juste, ou la plus belle, … Cet ensemble de philosophie est donc la sagesse. Elle s’accompagne de réponses concrètes pour la société ou pour l’individu, en ce sens, la sagesse est un savoir-vivre.

Philosopher, c’est penser. C’est sans cesse se poser ces questions, et donc tout remettre en cause. Même au-delà de toute limite du politiquement correct et du communément admis. C’est se demander si les droits de l’homme ont un sens, si la justice humaine peut exister, si l’homme est exploité par l’homme… Philosopher c’est d’abord s’étonner de ce que sont les choses, puis c’est penser à partir de l’expérience et de la raison humaine.

Avec de telles définitions, on obtient deux nouveaux éléments qui en découlent :

Chaque courant de philosophie, chaque philosophie de chaque auteur se pose des questions qui peuvent se ressembler mais n’apporte pas les mêmes réponses. Autrement dit, la sagesse n’est pas la même selon chaque courant de philosophie. La meilleure réponse recherchée peut l’être selon l’intelligence, la beauté, l’efficacité, la morale,… et donc différer grandement selon les philosophes. Il y a donc de nombreuses philosophies, de nombreuses sagesses, et de nombreux savoir-vivre.

Toutefois, tous les philosophes utilisent le même outil : la pensée. En cela, la philosophie et les réponses cherchées sont fondées en raison. C’est la raison humaine qui guide la pensée, et qui lui permet de questionner et de bâtir des théories. C’est d’ailleurs souvent la raison que l’on prend comme caractère distinctif de l’homme par rapport à l’animal : l’homme est un animal doué de raison.


Pascal et la conscience

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Nous allons pouvoir développer cette idée à partir de l’étude succincte de notre premier texte d’auteur :
Extrait de Pascal, Pensées (1670).

« La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable.
C’est donc être misérable que de se connaître misérable; mais c’est être grand que de connaître qu’on est misérable.
Pensée fait la grandeur de l’homme.
L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser: une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il nous faut relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser: voilà le principe de la morale.
Roseau pensant. Ce n’est point de l’espace que je dois chercher ma dignité, mais c’est du règlement de ma pensée. Je n’aurai pas davantage en possédant des terres: par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point; par la pensée, je le comprends.
 »

● Tout d’abord : qui est Pascal ?
Blaise Pascal est un grand penseur français du XVIIe siècle. C’est tout d’abord un grand mathématicien qui a participé à de nombreuses inventions. C’est ensuite un penseur qui a vécu des moments « mystiques » de révélation. Il a donc développé une foi puissante, qui a mûri d’autant ses réflexions.
Il voulait rédiger un recueil de ses réflexions sur la foi chrétienne, qui avait vocation à s’appeler Apologie de la religion chrétienne. Toutefois, il est mort avant d’avoir pu l’achever et celui-ci a été imprimé à titre posthume en 1670. Comme ce sont des fragments désordonnés, chaque édition tente de les rassembler selon une logique, et le nom communément admis de l’ouvrage sont les Pensées de Pascal.

● Que veut-il nous dire dans cet extrait ?
En quoi cet extrait est-il intéressant ? Cet extrait tente d’apporter une réponse à la question fondamentale sans cesse posée en philosophie : qu’est-ce qui distingue l’homme du reste du monde ? Comment expliquer que l’homme soit à part ?

« La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable ». L’homme n’est rien. Mais contrairement au reste de la nature (l’arbre ou l’animal), il sait qu’il n’est rien. En cela, il domine tout le reste de la nature, car il en a conscience. Ainsi, ce que veut dire Pascal, c’est que l’homme par la conscience, et plus précisément la conscience de sa condition misérable, est supérieur au reste de la nature. Puisqu’il a conscience de sa petitesse, il domine l’ensemble de l’univers.

Ceci est développé dans la métaphore du roseau pensant : l’homme est le plus faible des animaux, il n’a pas de pelage pour résister au froid, il n’a pas de crocs acérés, il ne sait ni voler ni respirer sous l’eau… mais il pense. En cela, il domine le reste de l’univers : « quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien. » Si l’homme meurt dans un tremblement de terre, il est plus fort que l’univers qui le tue, car il a conscience de mourir; alors que l’univers ne sait même qu’il est en train de tuer un homme.

De telle sorte que la différence fondamentale entre l’homme et le reste de la nature est la pensée. L’homme est doué de pensée et de la conscience de soi-même, et en cela il domine l’univers. Il en tire toute sa supériorité, sa noblesse et sa dignité.
« Je n’aurai pas davantage en possédant des terres: par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point; par la pensée, je le comprends ». Le dernier paragraphe en tire une conséquence pratique : l’homme ne peut pas rivaliser avec l’univers dans l’ordre du matériel. Acheter un grand domaine ne l’élève pas, l’homme ne reste qu’un point de l’univers, quelques soient le nombre d’hectares qu’il possède. Il est ainsi compris [inclus dans] l’univers en tant que simple point; mais par sa pensée il comprend [il a conscience de] l’univers; et donc le domine en retour.


● La pluralité des réponses

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Ce qui nous importait dans l’étude de l’extrait était son apport à la définition de la philosophie. En effet, on ne peut définir la philosophie comme le fait de penser, sans déterminer plus précisément ce qu’est la pensée. En cela, Pascal nous a donné un premier aperçu de ce en quoi consiste la pensée (la conscience, l’appréhension du réel) ; et nous a donné aussi une première illustration d’une des questions les plus débattues en philosophie : la frontière entre l’homme et l’animal.

Car dire que l’homme est animal doué de raison pose d’autres problèmes. A partir de quand un bébé est un homme ? Lors de la fécondation ? A x ou y semaines de grossesses ? A 7 ans, c’est à dire l’âge de raison ? Si un homme se définit par la raison, les handicapés mentaux sont ils des hommes ?
Comme il nous semble à tous évident que les handicapés et que les enfants de moins de 7 ans sont des humains, la définition possède nécessairement des limites.

C’est pour cela qu’Aristote distingue l’homme de l’animal par le langage et la capacité politique .Ce qui nous intéresse ici, c’est l’illustration de la pluralité des réponses : chaque question admet plusieurs réponses, et chaque philosophie en apporte de nouvelles.
Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de vérité, mais que toute vérité est issue d’un dialogue, d’une confrontation d’idées, d’hypothèses et d’arguments. Ceci est capital en philosophie, car aucune philosophie ne dispose d’un privilège ou d’une autorité a priori. Par exemple, la philosophie de Sartre n’est pas supérieure à celle de Platon parce qu’elle serait plus récente.

Ce qui est sûr, c’est que tout le monde fait de la philosophie, consciemment ou pas. La raison en est que l’homme est par nature un animal qui raisonne, qui se pose des questions et qui cherche des réponses.
Dire, par exemple, que l’homme n’est qu’un mécanisme et que l’esprit n’existe pas, c’est faire de la philosophie et postuler un matérialisme absolu. Dire qu’on ne peut rien connaître de l’homme et du sens de son existence, c’est aussi faire de la philosophie en postulant un scepticisme agnostique. Et ne pas faire de philosophie, remarquait Pascal, c’est encore faire de la philosophie.

Aussi la philosophie est-elle au cœur de toute activité humaine car toute intelligence aspire au vrai. Si je vous annonce que tout ce que je vous dis est faux, vous protesterez, non pour le bac mais pour vous-même. Le faux est une sorte de viol de l’intelligence.

Le philosophe Karl Jaspers disait : « L’homme ne peut se passer de faire de la philosophie. Aussi est-elle présente partout et toujours (…) La seule question qui se pose est de savoir si elle consciente ou non, bonne ou mauvaise. » (Karl Jaspers, Introduction à la philosophie)
En effet, le risque d’une philosophie non consciente d’elle-même c’est que non seulement elle n’évolue pas par manque de confrontation avec la réalité, mais c’est aussi qu’elle parasite nos actes à cause des préjugés et idées confuses, voir fausses. C’est pourquoi il y a une responsabilité à exercer vis-à-vis de notre intelligence car l’ignorance et l’erreur peuvent tuer l’intelligence, c’est-à-dire la marquer et l’orienter de telle manière qu’elle ne puisse plus reconnaître la vérité.


La philosophie château
Ce qu’il faut comprendre ici, c’est que la philosophie est comme un château sans cesse en ruines. Chaque nouveau philosophe qui veut établir une nouvelle philosophie, en remettant tout en question, doit à la fois tenir compte des philosophies du passé et s’en affranchir, pour établir une nouvelle pensée. En philosophie, chaque nouvel arrivant met en question le château précédent et reconstruit sur des ruines. Tous les présupposés sont remis en question, chaque nouveau courant de philosophie commence par détruire avant de reconstruire. Mais parfois, certains châteaux résistent au temps et, après des siècles voire des millénaires, continuent à abriter des trésors derrière leurs murs.

Soulignant ce caractère inachevé de la philosophie, Kant s’interrogeait : « Comment la philosophie se pourrait-elle, à proprement parler, apprendre ? En philosophie, chaque penseur bâtit son œuvre pour ainsi dire sur les ruines d’une autre; mais jamais aucune n’est parvenue à devenir inébranlable en toutes ses parties. De là vient qu’on ne peut apprendre à fond la philosophie, puisqu’elle n’existe pas encore. »

Y a-t-il donc une vérité ? Et comment faire de la philosophie d’une façon méthodique étant donné que les systèmes de pensée, qui ont chacun une certaine cohérence interne, se contredisent la plupart du temps ? La philosophie n’est-elle pas l’expression de la subjectivité et du conditionnement culturel de celui qui s’y applique ? Au fond cette vérité que l’intelligence recherche est-elle seulement accessible ?

On peut distinguer au moins trois niveaux de conditionnement :
- Les traits culturels propres à l’individu (caractère, goûts, expériences personnelles)
- Les traits particuliers propres à un groupe (le génie grec, allemand ou français, intelligence spéculative ou pratique)
- Et enfin les caractéristiques générales, c’est-à-dire partagées par tous les hommes (l’intelligence, la nature humaine, le langage…)

Mais le fait que ces conditionnements existent ne doit pas nous faire oublier l’existence d’un donné naturel, le réel, supérieur aux autres conditionnements parce que valable pour tout homme. Il est en quelque sorte la condition de tout conditionnement.

Il y a donc en philosophie un critère d’objectivité de la connaissance qui est le réel, c’est-à-dire l’être même des choses, ce qu’elles sont en elles-mêmes et indépendamment de nous. C’est vers cette objectivité que l’intelligence doit tendre. Alors pourquoi ces contradictions au sein même de la philosophie ?
Précisément parce que les limites qu’imposent ces conditionnements individuels ou particuliers de même que les limites de l’expérience sensible ne permettent pas toujours à l’intelligence de saisir adéquatement son objet. Bien que la démarche de la philosophie soit rigoureuse il n’est pas donné à tout le monde d’aller jusqu’au bout de cette démarche.


Notre démarche pour vous faire réussir
C’est pour cela que nous pensons que l’apprentissage de la philosophie doit se faire de manière historique. Il faut commencer par étudier les premiers mouvements avant de comprendre pourquoi ils ont été soit conservés, soit dépassés, et ce qu’ont changé et apporté les nouveaux courants.
Notre but est donc de mettre en perspective les grandes lignes de la philosophie, des Grecs à aujourd’hui. Le programme de Terminale est structuré en notions. Au lieu de traiter notion par notion sans donner aucune vue d’ensemble à l’élève, nous allons traiter par mouvements historiques de la pensée philosophique. Dans chaque partie, les notions seront analysées selon le paradigme étudié.
Ainsi, à la fin du cours, l’élève sera en mesure pour chaque notion de comprendre, connaître, saisir, son évolution au cours de la pensée philosophique. Ce n’est qu’ainsi qu’il pourra analyser avec pertinence des extraits d’auteurs, et répondre avec cohérence à des questions de dissertation.
Nous pourrons alors terminer le cours avec un récapitulatif des pensées sur chaque notion, des Anciens gréco-romains aux penseurs modernes.

Wikio

Extrait : la Philosophie, p.1

Jeudi 11 mars 2010

Regardez la vidéo de l’extrait du Cours de Philosophie : Qu’est-ce que la Philosophie ?

Nous avons choisi de vous présenter le tout premier cours de la méthode: Qu’est-ce que la Philosophie ? La réponse à cette question constitue souvent le meilleur moyen d’introduire la philosophie à un élève. C’est un extrait du Cours de Philosophie : il faut donc prendre le temps de l’écouter attentivement pour en profiter et comprendre les particularités et les avantages fondamentaux de notre méthode.


Retrouvez l’intégralité de l’extrait du Cours de Philosophie : La Philosophie

Vidéos du Cours de Philosophie

Extrait : Aristote

Mercredi 10 mars 2010

Regardez la vidéo de l’extrait du Cours de Philosophie sur Aristote et la Politique !

Nous vous présentons ici le dernier chapitre de la partie II- Les Anciens du Cours de Philosophie. La partie traite de la philosophie politique des Anciens philosophe Grecs, en développant tout d’abord une description de la philosophie politique de la Cité grecque, puis la philosophie politique de Platon, puis celle d’Aristote.
Les chapitres sur Platon et Aristote comprennent aussi leur philosophie de la compréhension du réel, nous ne vous donnons ici que la seconde sous-partie, Aristote et la politique.


Retrouvez l’intégralité de l’extrait du Cours de Philosophie : Aristote et la politique

Vidéos du Cours de Philosophie