Tueriez-vous une personne pour en sauver cinq ? Tel est le titre d’un article de Passeur de Sciences, blog du Monde. Sa lecture soulève deux questions philosophiques majeures : l’existence et l’universalité éventuelle de la morale utilitariste, et la validité de vérifications empiriques.
« Imaginée il y a quelques décennies par la philosophe britannique Philippa Foot, cette expérience de pensée met en scène un tramway dont les freins ont lâché en pleine descente. Il se dirige tout droit vers un groupe de cinq personnes qui ne pourront se dégager à temps. Vous êtes le conducteur de la machine folle et vous avez la possibilité, en appuyant sur un bouton, d’actionner un aiguillage qui vous conduira sur une voie parallèle sur laquelle ne se trouve qu’un seul piéton. Que faites-vous?»
La morale utilitariste s’oppose à la morale déontologique. La première juge bonne ou mauvaise une action selon ses conséquences : provoquer intentionnellement la mort d’une personne pour en sauver cinq autres serait bon et moral, car les conséquences sont « meilleures ». La morale utilitariste vise à maximiser le bonheur du plus grand nombre… quitte à sacrifier quelques oeufs au passage. C’est la tendance sacrificielle de cette morale qui pose justement problème.
La seconde, la morale déontologique, est celle de Kant : l’humain doit agir selon son devoir, selon ce qui est bon ou mauvais dans l’absolu. Selon des règles morales absolument intangibles, qui doivent être respectées quelques soient les circonstances : il est ici absolument inconcevable de tuer une personne pour en sauver d’autre, car tuer est par définition immoral, quelle que soit la situation.
La morale utilitariste, elle, décide de la légitimité d’une action justement selon les circonstances. En soit, tuer est immoral, mais dans cette situation, c’est la meilleure décision à prendre.
Cet article essaye de montrer que par expérience, empiriquement, les humains tendraient automatiquement vers la morale utilitariste, en n’hésitant pas à sacrifier une personne pour en sauver d’autres, à plus de 90%. La question immédiatement soulevée, est simple : cette vérification empirique est-elle valable ? Quelques expériences permettent-elles de conclure à une certitude ?
Les circonstances mêmes de l’expérience peuvent être analysées et discutées : un jeu vidéo reste un jeu vidéo, bien loin de la réalité, et c’est peut-être justement cette insertion dans le virtuel qui pousserait les gens à sacrifier une personne… Il est peu probable que tous les joueurs qui ont déjà tué un ennemi sur un écran sont prêts à se saisir d’un fusil de chasse et abattre leur voisin dans la rue. Un protocole d’expérience, que l’article ne nous détaille pas réellement, aurait peut-être permis d’obtenir des résultats radicalement différents (et si la personne à sacrifier était un bébé ? et les cinq autres auraient plus de 90 ans ? etc.)
La réponse de la morale déontologique à cette situation est simple : vous êtes incapable de calculer les conséquences de votre action. Vous ne pouvez absolument pas être sûr de votre action héroïque : actionner l’aiguillage va peut-être au contraire faire dérailler le train et mourir tous les passagers. Peut-être que si le train continue sur son chemin, il sera arrêté par un imprévu (freins, météorite, butoir, n’importe quoi), tandis que si vous actionnez l’aiguillage la personne meurt à tous les coups.
Autrement dit, il faut respecter la morale absolue : ne pas tuez, car vous ne pouvez pas calculer les conséquences de votre acte. Et en plus, c’est rationnellement incohérent, mais ceci est un autre débat, retrouvez l’analyse complète dans notre Manuel de Philosophie pour en savoir plus !




