Nous vous présentons ici une dissertation sur les mythes, rédigée par notre rédacteur Nicolas Bogler.
« Les légendes, comme le vin, réjouissent le cœur des hommes »
Le Talmud.
Mythes et légendes sont de proches cousins ; c’est d’ailleurs pour cela qu’ils partagent des caractéristiques communes comme celle énoncées précédemment. Le mot mythe vient du grec « mythos » qui signifie littéralement « légende » à ceci près que le mythe, contrairement à la légende, est fondateur.
C’est tout d’abord, il convient de le préciser, une histoire. Elle met en scène des personnages, souvent divins ou de parenté divine ; mais la principale caractéristique de cette histoire est qu’elle explique le monde, tel que nous le connaissons, le voyons. Le mythe est pour ainsi dire un moyen quasi-infaillible de balayer les zones d’ombres concernant les mystères du monde. D’une certaine manière le mythe est comme la politique :
« Tout n’est pas politique, mais la politique s’intéresse à tout » Nicolas Machiavel.
En effet, les mythes tendent à vouloir expliquer le monde dans son intégralité. C’est pour cela que les champs de réflexion en relation avec le mythe sont nombreux : ce peut-être scientifique, comme l’illustre le mythe d’Apollon traînant derrière son char le Soleil ; ce peut-être également social comme l’est le mythe des Olympiades (Oenamos) ou celui de Thésée et le minotaure qui justifient tous deux des grandes fêtes et cérémonies. Le mythe peut même venir se greffer sur l’économie comme en témoigne le commerce luxuriant autour de Delphes, où de nombreux pèlerins dans la Grèce Antique, allaient voir la Pythie.
Le mythe devient également une arme redoutable lorsqu’on l’utilise à des fins politiques (Remus & Romulus, ou plus récemment Jeanne d’Arc), ou à des fins historiques (fondation de Carthage). Il est d’ailleurs étrange que le mythe puisse être historique car par définition, le récit historique est l’opposé du mythe : ainsi le mythe appartient au domaine de l’irrationnel, il ne se prouve pas, il est. C’est pour cette raison qu’il est nécessairement accolé à la religion ; elle lui donne une légitimité inébranlable : mettant en scène des personnages divins, ils se prémunissent du doute. Car douter du mythe, ce serait par la même occasion douter des dieux.
Que penser du mot « absurde » ? Absurde signifie, « qui n’a pas de sens, qui ne signifie pas » ; ainsi si la vie est absurde, elle n’a pas de sens, et c’est pour cela que nous sommes « égarés » (Sartre). De la même manière, demander si le mythe est absurde, c’est le questionner sur sa fonction : les mythes ont-ils une réelle signification ? Ont-ils un sens ? Un but précis ? La doxa (l’opinion publique) répondrait sûrement : « ce sont des histoires plaisantes qui visent à rassurer les hommes d’autrefois, tant ils étaient ignorants du monde qui les entouraient ».
La connotation actuelle va de pair avec la doxa : le mot mythe aujourd’hui est presque indissociable, dans le langage courant, de l’expression « mytho » dérivée directement du mot mythe ; autrement dit on associe le mot mythe à une mensonge avec une belle forme. Paradoxalement dans le monde Antique, le mythe était respecté au plus haut point : la profession d’aède en est l’exemple le plus parlant. Ainsi le mythe aurait souffert du passage de tradition à modernité. Les modernes l’auraient-ils tellement dépouillé de son sens qu’il en serait presque devenu absurde ?
N’est il plus qu’une coquille vide de sens, dont le public ne se laisserait plus abuser par ses explications du monde contemporain ?
Le mythe est presque pédagogique : il nous mène vers un savoir face aux nombreux mystère du monde. Quand on parle de mythes, on parle souvent de l’Antiquité ; et pour cause c’est pour ainsi dire l’âge d’or du mythe. Il y en a des centaines et plus encore : chacun essaye d’expliquer une petite chose, d’apporter une humble contribution dans la connaissance du monde. Ainsi pour le Grec, le mythe est loin d’être absurde, car il explique son monde ! Retirez aux Grecs (Antiques) leurs mythes, et une bonne partie de leurs certitudes partiront avec.
Pour nous, modernes, le fait que la Terre est ronde est une certitude : quelle n’était pas la terreur des Grecs lorsqu’ils s’éloignaient des côtes ! (C’est d’ailleurs pour cela qu’ils pratiquaient le cabotage) Un danger mortel les guettaient : celui de tomber dans le vide, le néant, étant donné que la Terre « était plate » (bien que Eratosthène en ai déjà calculé la circonférence, cette croyance resta longtemps répandue jusqu’à la Renaissance).
Ainsi le mythe s’intéresse à tout car il faut tout expliquer : pourquoi il y a-t-il, par exemple, un bras de mer de dix kilomètres entre ce qui sont aujourd’hui le Maroc et l’Espagne ? L’explication vient d’Hercule. De même pourquoi entre la Sicile et l’Italie il y a-t-il de forts courants ? (Détroit de Messine) Il nous faut lire l’Odyssée pour y découvrir Charybde et Scylla. Pourquoi le Soleil fait-il une course dans le Ciel ? Apollon le tire sur son char. Et cette mer, pourquoi la nomme t’on ainsi ? Car un roi, Egée, s’y est donné la mort en se jetant dedans.
Ce sont tout d’abord des explications sur des phénomènes naturels réguliers qui intriguent les hommes. Ne pouvant y trouver une explication scientifique, ils créent un mythe. Le mythe est donc loin d’être absurde car il donne du sens aux choses qui n’en n’ont pas. Créateur de « vérité » le mythe et une arme redoutable pour qui sait l’utiliser : il permet d’éduquer la population et de lui inculquer des vérités, des valeurs qu’elles considérera comme naturelles. Le mythe d’Œdipe est par exemple une puissante catharsis qui cherche à bannir l’inceste de la société. Pour faire frémir d’horreur les Grecs, et qu’ainsi ils retiennent « bien la leçon », Œdipe s’inflige le pire des supplices (pour les Grecs) : il se crève les yeux. En effet les Grecs considéraient que la vie, c’était la vue ; (nous disons « son dernier souffle », ils disaient « son dernier regard »). Œdipe aveugle est tel un mort vivant.
Ce peut-être éduquer la population contre ou pour quelque chose : le mythe fondateur de Rome, celui de Remus et Romulus, amène les romains à donner un sens à leurs conquêtes, à leur Empire : digne descendant de Mars, de Enée, (Enéide, Virgile) ils se doivent d’honorer leurs divins ancêtres : il est ainsi légitime que Rome domine le monde.
« Une société sans mythe est vouée à disparaître » F. Bacon
Le mythe bâtit un empire de certitudes, dans un monde qui devrait, étant donné l’avancée scientifique, être plein de doutes. Par son action, toute chose acquière une signification, rien n’est laissé au hasard. Définitivement, dans le monde Antique, le mythe n’est pas absurde. Mais que se passe t-il dès lors que la science commence à expliquer rationnellement les phénomènes que les mythes se sont évertués à expliquer avec des cohortes de dieux et héros ?
Il vient ainsi se poser un obstacle de taille sur la route du mythe : la science. Elle instille, d’abord en petite quantité, puis de plus en plus, de la rationalité dans un monde plein de fables, de contes et légendes, de mythes et de féerique.
La science entend par ses découvertes expliquer le monde de manière rationnelle en ne prenant plus appuis sur la religion, mais sur des preuves scientifiques. La Terre est ronde, Copernic à les chiffres en main. Le Soleil devient une étoile, et la Terre tourne autour ; les nuages ne sont plus l’habitat des dieux, mais de la vapeur d’eau en suspension ; le vent n’est plus soufflé par Eole, mais résulte du contact entre des masses d’air chaudes et d’air froides. Méthodiquement, la rationalité des modernes vient démolir peu à peu, l’édifice « mythique » des anciens qui n’a plus lieu d’être ; un système en balaye un autre, preuve et calcul en main.
Le principal problème des modernes à ce propos est ce qui concerne ce qui ne se prouve pas : comme le mythe de Platon dans le Banquet qui explique que hommes et femmes ne faisait qu’un auparavant (d’où l’expression « sa moitié »). Ou encore la fondation de Rome : car pour prouver qu’elle n’a pas été construite par Remus et Romulus, il faut prouver qu’ils n’ont pas existé. Plus le monde devient rationnel, plus les barrières s’estompent, le mythe y perd donc du sens, se meurt, devient absurde.
Il décline au rythme des découvertes : Darwin prouve que l’homme n’est pas un produit des dieux ; Pasteur démontre que les maladies ne viennent pas de la boîte de Pandore. Le mythe devient absurde car il n’a plus rien à dire : toutes ces « histoires» ont étés expliquées, ou démenties. Et l’enthousiasme dans ce démembrement est croissant : plus le temps avance, plus le monde devient rationnel. On croit fort dans la science : Auguste Comte fonde ainsi le positivisme, alors qu’il est lui-même prêtre.
Néanmoins, certains tirent les sonnettes d’alarmes, jugeant que la rationalité va trop loin. « Dieu est mort » disait Nietzsche, et selon le mot de Devos « moi-même je ne me sens pas très bien » : sans mystère la société vit un malaise. Il est d’ailleurs clairement expliqué par Max Weber dans le Savant & le Politique. En effet il y voit un véritable désenchantement du monde où tout dorénavant est rationnel, où tout est su, aucun mystère ne subsiste. Le mythe est alors effectivement devenu absurde : il n’est plus qu’une pièce gênante et décadente dans un système bien huilé : on le relègue alors au grenier.
Cette nouvelle absurdité du mythe l’a-t-elle donc tué ? Certainement, non.
« Les hommes croient ce qu’ils désirent » Jules César.
Et certainement, les hommes désirent le mystère, car il est plus attirant que le connu. De la même manière, le mythe, coloré et chatoyant, est plus attirant que les froides colonnes de chiffres débitées d’une voix monocorde par un chercheur du CNRS. Le plus puissant ressort de l’humanité, c’est la créativité et comme « le désir entraîne la volonté » (Denis Diderot), par leur désir de mythes, les hommes en ont crées de nouveau, adaptés à leur époque.
Après la Seconde Guerre mondiale, qui montrait cette fois ci l’absurdité de l’extrême rationalisme (Shoah) les hommes se sont de nouveau mis à rêver, avec les convenances adaptés à leurs époques ; la naissance du mythe résistancialiste en est l’illustration parfaite : là où les hommes ne voulaient plus voir uniquement la douleur et le sang, ils y ont mit l’héroïsme, le courage et la vertu, remplaçant la gorgone d’autrefois par les képis nazis, et Persée (le héros), par un résistant. Une manière, encore une fois de raconter et d’expliquer le monde ; mais toujours en simplifiant la réalité. L’ouvrage Mythologies de Roland Barthes, au titre évocateur traduit bien la sacralisation d’objets de la société de consommation. Il y a eu un glissement de sens : « mythique » n’a plus son sens antique mais est devenu quelque chose de reconnu de manière universel, comme une vérité admise ; ainsi la Citroën DS était une voiture mythique, reconnue par tous comme d’exception. Steve Jobs a été mythifié au sens moderne du terme, modèle de réussite occidental ; à l’inverse Jérôme Kerviel est devenu une catharsis du monde moderne.
La question « les mythes sont-ils absurdes ? » est d’une certaine manière incomplète : parle t’on des mythes antiques ou des « nouveaux » ? De la même manière, il faudrait préciser le destinataire : sont-ce les Anciens pour qui le mythe est un pilier de la société ou sont-ce les modernes qui y voient une histoire à vertu pédagogique ? Et quand bien même, le mythe ne serait, et ne sera, jamais absurde car il y a un sens, un but qui lui n’a jamais cessé depuis l’origine : éduquer les hommes contre les incertitudes de leur monde et les faire rêver.
Car si la vie est un songe, le rêve de mythe est un désir constant de l’humanité.




