Découvrez notre corrigé gratuit de dissertation de Philosophie pour votre préparation du Bac de Philo: Les sciences humaines peuvent-elles être des sciences exactes ? , par Gabriel Bevierre, élève de Damien Theillier.
A partir du XIX° siècle, les économistes, les anthropologues, les historiens, les psychologues, les ethnologues et les sociologues n’ont cessé de revendiquer une place au panthéon des sciences qu’on leur refusait jusqu’alors. Alors que les mathématiques, l’astronomie ou la physique étaient déjà étudiées depuis l’Antiquité, les sciences humaines se veulent des sciences nouvelles et redoublent de rigueur expérimentale pour prouver leur caractère scientifique. Tous ces domaines d’étude modernes forment les sciences humaines qui se distinguent de la philosophie ; ce sont plus précisément les disciplines scientifiques qui s’intéressent aux aspects sociaux des activités humaines. Néanmoins, on les a souvent négligées en raison de leur caractère empirique ou trop approximatif. L’opposition facile entre « sciences dures » et « sciences molles » provient de l’inexactitude de ces nouvelles matières. On retrouve toutefois des méthodes, des raisonnements, des expériences qui possèdent un caractère vraiment scientifique.
Dans quelle mesure, donc, les sciences humaines peuvent-elles être des sciences exactes, ou au moins s’en rapprocher ? Il s’agit d’étudier successivement les éléments qui permettraient de les classer au rang de science qu’elles occupent aujourd’hui, puis les faiblesses apparentes de ces sciences, et, dans une dernière partie, la visée véritable des sciences humaines : expliquer et comprendre.
Les sciences humaines possèdent un caractère scientifique rigoureux puisqu’elles ont tout d’abord la même démarche expérimentale, puisque les faits étudiés peuvent répondre à des lois, et, enfin, puisqu’elles étudient des faits réels, non naturels, mais humains.
1) La démarche expérimentale.
La science est le fait de, s’intéresser à quelque chose, se renseigner à son sujet, poser un questionnement à ce sujet de manière à construire un raisonnement. Ce raisonnement va mener à poser des hypothèses, réponses possibles aux questions au vu de ce que l’on sait. Il faut ensuite partir sur le terrain et vérifier ses hypothèses. Le terrain étant la feuille de schéma, le laboratoire, les archives. Il s’agit de vérifier si les hypothèses se vérifient. Thomas Kuhn dans La structure des révolutions scientifiques, 1962 définit un paradigme scientifique par :
Les sciences humaines possèdent donc bien, comme le définit le sociologue français Emile Durkheim dans Les règles de la méthode sociologique (1895) un caractère scientifique rigoureux. C’est l’étude de faits sociaux, ou plus généralement de faits issus de l’humain. De plus, les études de psychologie ne comportent-elles pas une partie de médecine ?
2) Une science qui répond à des lois.
Auguste Comte (1798-1857) pense que la connaissance doit se baser sur l’observation de la réalité et non sur des préjugés. Il se base sur la « loi des trois états » à savoir :
La pensée a connu un déplacement vers le particulier, le positif. Les mathématiques sont ainsi les premières sciences simples à entrer dans l’état positif suivies de l’astronomie, la physique etc. Viennent ensuite les matières les plus complexes comme, ce qu’il nomme « la sociologie, la physique sociale ». Les faits humains, dans une analyse holiste, peuvent être analysés et interprétés par des lois générales, cf. Emile Durkheim.
3) L’étude de faits réels, non naturels mais humains.
Aujourd’hui, on peut comprendre le positivisme de Comte (loi des trois états) comme le fait d’appliquer aux faits sociaux les méthodes et principes des sciences de la nature (mesure, raisonnement, hypothétisation etc.), mais aussi comme une manière d’établir par déduction des lois générales qui régissent la diversité de la société. Comme les sciences exactes, les sciences humaines analysent des faits, et les interprètent et en déduisent des lois.
Néanmoins, c’est le début de la faiblesse des sciences humaines. Comme le dit Hayek, les faits humains dépendent de la représentation que chacun s’en fait. Ces sciences sont donc inexactes, mouvantes et relatives.
Il faut apprendre mais garder un regard critique sur ces sciences.
1) Des sciences précaires
Ce sont des sciences mouvantes qui ne sont pas universelles dans le temps, car les hommes changent et la nature non. On peut même considérer qu’un ouvrage de science humaine quel qu’il soit est invalide dès sa publication, puisque la société, les hommes étudiés ont déjà changé.
Le conflit permanent des thèses des sciences humaines, (par exemple en économie, le conflit libéraux-keynésiens, en sociologie, le conflit individualisme-holisme méthodologique) montre le caractère subjectif, variable, de ces sciences.
2) Des sciences limitées.
L’étude de l’humain est assez limitée, donc, puisqu’on ne peut produire des lois qui s’appliqueraient à tous. Les individualités de chacun ne permettent pas d’accéder à une vérité universelle, ne répondent pas à la raison. Les activités humaines constituent un champs d’analyse trop restreint si l’on considère que l’on ne peut étudier que des expériences personnelles, individuelles, soit trop large si l’on imagine que le modèle, le système de représentations collectives est bien trop large pour être compris par le rationalisme scientifique. C’est ce que dit Hayek.
Ainsi, les sciences humaines ne possèdent pas ce caractère rigoureusement exact des sciences de la nature. Elles n’en ont toutefois pas moins de valeur puisqu’elles ne recherchent pas cette exactitude. Il s’agit dans un cas d’expliquer, dans l’autre de comprendre. Ce sont enfin des sciences uniques et presque nécessaires pour tenter, approcher la connaissance de l’humain, de soi.
1) Expliquer ou comprendre ?
A la suite de Dilthey ces sciences ne peuvent utiliser la même méthodologie puisqu’elles ont un objet différent. L’objet est extérieur au chercheur dans les sciences de la nature. Dans les sciences sociales, on fait preuve d’introspection, en se concentrant sur ce que l’on a fait afin de percevoir la signification des actions humaines. L’objet est l’homme. Pour Dilthey (1853-1912), on ne peut distinguer, jugement de valeur et de fait, les sciences sociales seront toujours subjectives.
Hayek a bien montré la différence entre l’optique des sciences de la nature et celle des sciences sociales (Scientisme et sciences sociales). Il propose d’appeler la première « objective » et l’autre « subjective », non pas parce que le savant ferait intervenir ses propres opinions ou son imagination mais parce que son objet, les « faits » sociaux, est constitué par des opinions qu’il s’agit de comprendre. En effet, les individus qui agissent, ont des raisons d’agir. Et le travail du sociologue est de comprendre ces motivations : valeurs, croyances, opinions, calculs etc.
Les deux sciences sont différentes oui, les sciences humaines ne sont pas des sciences exactes, mais elles n’en n’ont pas moins un intérêt scientifique pour tous. Ce sont des sciences inédites.
Ainsi les sciences humaines ne cherchent pas ce caractère exact, et revendiquent leur singularité. L’empirisme n’est pas rigoureux mais est intéressant et utile.
2) Expliquer et comprendre.
L’explication de Dilthey est rejetée par de nombreux sociologues pour ses limites et sa naïveté. De plus, les sciences de la nature elles même ne se caractérisent pas par une marche continue vers la vérité. Ni par des consensus scientifiques réguliers. Ni par une neutralité axiologique spontanée. Il peut y avoir une certaine subjectivité face à l’objet de recherche. Les scientifiques s’interrogent et débattent sur leurs objets… Aujourd’hui, la distinction sciences dures, sciences molles a disparu, c’est une vision naïve on explique et comprend dans les deux matières, et les sciences de la nature ne sont pas toujours rigoureusement scientifiques.
Bourdieu, (1930-2002) annonce l’idée assez grandement partagée que l’activité scientifique est une et consiste à construire des modèles qui sont caractérisés par une connaissance interne et par leur réfutabilité. En somme, expliquer et comprendre ne font qu’un.
Les deux sciences se rapprochent, les sciences humaines ne sont pas des sciences exacte, mais ce n’est pas l’objectif de la science. Il s’agit de faire avancer la connaissance, ce qui peut comme peut ne pas passer par des résultats mathématiquement démontrables. L’objectif est de progresser dans l’avancée des connaissances. Le reste n’est que langage mathématique superfétatoire et conçu pour protéger sa recherche (Lakatos).
3) Une science de l’humain.
Rabelais : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » Ces sciences sont uniques puisqu’elles permettent d’avancer sur ce qu’est l’homme et ce qui caractérise ses activités, ce qui provoque ses comportements. Il est impossible d’être 100% rigoureux et exact sur l’homme et aucun raisonnement mathématique ne pourra aller aussi loin que la sociologie, l’économie, l’anthropologie ou la psychologie sur l’analyse des activités humaines. Les sciences humaines avancent à tâtons, tombant parfois dans des impasses, des incohérences, utilisant parfois des raccourcis, des généralisations, mais elles avancent tout de même dans la recherche sur l’être humain.
Ainsi, les sciences humaines ne possèdent pas le caractère exact que préfigurait la méthode employée, mais ce n’est pas leur objectif étant donné qu’elles recherchent avant tout à faire progresser la connaissance dans un domaine que seule la philosophie s’était risqué à explorer, l’humain.
Concluons sur Karl Popper (1902-1994), philosophe autrichien auteur de La logique de la découverte scientifique, publié en 1934. Il critique l’inductivisme : ce n’est pas parce que je n’ai vu que des cygnes blancs que tous les cygnes sont blancs. Il critique le raisonnement positiviste. Ce n’est pas parce que j’ai vérifié une hypothèse un très grand nombre de fois qu’elle est vraie. Toutes les propositions scientifiques sont réfutables, c’est le principe de relativité poppérien. Les sciences ne produisent jamais des vérités absolues mais on progresse néanmoins vers la vérité par des conjectures et par la réfutation de nos erreurs.




