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Aquin : la liberté de l’homme

 

A partir d’un texte de Thomas d’Aquin, Nicolas Bogler discute et commente le thème de la liberté de l’homme.

Le texte de Thomas d’Aquin

L’homme est libre: sans quoi conseils, exhortations, préceptes, interdictions, récompenses et châtiments seraient vains. Pour mettre en évidence cette liberté, on doit remarquer que certains êtres agissent sans discernement comme la pierre qui tombe, et il en est aussi de tous les êtres privés du pouvoir de connaître. D’autres, comme les animaux, agissent par un discernement, mais qui n’est pas libre. En voyant le loup, la brebis juge bon de fuir, mais pas par un discernement naturel et libre, car ce discernement est l’expression d’un instinct naturel. Il en va de même pour tout discernement chez les animaux. Mais l’homme agit par jugement, car c’est par le pouvoir de connaître qu’il estime devoir fuir ou poursuivre une chose. Et comme un tel jugement n’est pas l’effet d’un instinct naturel, mais un acte qui procède de la raison, l’homme agit par un jugement libre qui le rend capable de diversifier son action.

Saint-Thomas

L’explication détaillée

Thomas d’Aquin est un philosophe chrétien du XIII ème siècle ; il est connu pour avoir « purifié » les thèses des Anciens, les rendant compatible avec le christianisme. De fait, c’est à partir de cette reconversion que l’Occident s’intéresse de nouveau à la pensée des Grecs. Modèle de scolastique, la pensée de Saint Thomas devient la doctrine officielle de l’Eglise catholique au XVI ème siècle.

Il s’intéresse ici à la question, encore mal exploitée à l’époque, de la liberté de l’homme. Il ne discute pas, il affirme que l’homme est libre ; le texte lui fournit un argumentaire qui tâche de justifier cette affirmation.

Il commence sa démonstration par l’affirmation de sa thèse : « L’homme est libre » ; il donne dès le début un argument : si l’homme n’était pas libre, autrement dit, si l’homme ne décidait pas de ce faisait, nous ne pourrions en rien l’influencer par les « exhortations, préceptes, interdictions, récompenses et châtiments », car ne pouvant décider par lui-même, cela n’aurai aucun effet. Or cela se fait ; on doit donc déjà en conclure à une liberté de l’homme car par autrui il est libre de changer d’avis.

Il continue en expliquant que tous les être ne sont pas semblables ; certains sont « les êtres privés du pouvoir de connaître », d’autres sont ceux qui « par un discernement, mais qui n’est pas libre » ; enfin reste le cas à part  « les êtres ayant le pouvoir de connaître ».

Les premiers, les « les êtres privés du pouvoir de connaître » sont ceux qui agissent, mais sans le savoir : de fait ils foncent de manière aveugle dans leur existence, ignorant ce qui les entourent, sans comprendre les « choses » de leur environnement. Ceux là ne sont pas libres, car sans la connaissance, la prise de choix n’est pas indépendante. Ils sont, tels des pierres qui, n’ayant pas la connaissance, ne peuvent modifier la trajectoire de leur lancée. Les seconds, « par un discernement, mais qui n’est pas libre », sont les animaux. On pourrait dire qu’ils agissent de manière automatique car leur raison n’est pas entrée dans le jeu de la décision. Cette dernière c’est faite par l’instinct. Quand la brebis voit le loup, ce n’est pas sa raison qui lui dit de fuir, elle ne fuit pas par un acte conscient, mais par la force de l’instinct, qui tel un inconscient, pousse à agir, et cela, peut être de mauvais gré. Ils ne sont pas réellement libres car ils ne peuvent juger par eux même de quoi faire : c’est leur instinct qui les domine.

Enfin, vient l’homme « les êtres ayant le pouvoir de connaître ». Lui est, comme on peut s’en douter, libre. Contrairement aux autres, il agit par jugement, c’est à dire que sa raison analyse la situation, la décompose, s’y implique, et en fait ressortir une décision consciente émanant du jugement.

L’homme voyant le loup sera libre de choisir ce qu’il veut faire, quand bien même il fuirait tel la brebis : car à l’inverse de cette dernière, la fuite résulterait d’un choix délibéré conscient, et libre, alors que la brebis aurait agit, « contrainte » par son instinct.

Cela permet à l’homme d’être, indépendant, autonome et imprévisible, dans le sens où il dispose d’une palette immense de choix qui ne se limitent qu’à la seule puissance de sa raison.

Mises en perspective : Freud, Alain et Sartre

Néanmoins, la thèse de Thomas d’Aquin, exaltant la supériorité de l’homme, par un détachement de l’animal, être d’instinct, va être mise à mal au XIX ème siècle par les thèse de Freud sur l’inconscient. Il y a, selon l’expression consacrée « un étranger dans la maison » : Freud, dans sa thèse de l’inconscient, explique que nous ne sommes pas réellement maître de nous même, car un autre est en nous : cet autre c’est également (et paradoxalement) nous. Ce qui fera dire à certains que nous sommes étranger à nous même (« je est un autre »).

C’est la troisième blessure narcissique de l’homme, qui fait voler en éclat (en autre) la thèse d’Aquin : l’homme est rabaissé au niveau de la bête.

Alain, philosophe contemporain, s’interroge sur les conséquences morales de la « découverte » de Freud : qu’en est-il de ma liberté si je suis en réalité gouverné par un étranger, un second moi ?

« Il y a de la difficulté sur le terme d’inconscient. (…) La nature humaine est inconsciente autant que l’instinct animal et par les mêmes causes. On ne dit point que l’instinct est inconscient. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a point de conscience animale devant laquelle l’instinct produise ses effets. L’inconscient est en effet contraste dans la conscience. (…) ».

L’homme, ne serait donc pas cet être supérieur libre de toute action par son jugement pur émanant de la raison ; néanmoins, force est de constater qu’il diffère de l’animal en raison de son inconscient et non de son instinct : l’inconscient est en effet un contraste de la conscience : par conséquent cela sous entend qu’il pré-existe une conscience à tout inconscient, chose qui n’existe pas chez nos amis les bêtes. On peut donc tirer une double conclusion de l’analyse d’Alain : l’homme n’est peut être pas aussi libre qu’il le croit, néanmoins il se distingue, pas la composition de son être, de l’animal.

Néanmoins, le lecteur averti l’aura déjà remarqué que d’autres auteurs reconnus ont fournit des thèse allant dans le sens inverse de Freud et Alain : citons notamment Sartre qui fait de « l’homme est condamné à être libre » son leitmotiv. Alors doit-on en conclure que ces auteurs se contredisent ? Non. Ils cohabitent dans la mesure où ils ne se basent pas sur les mêmes postulats et les mêmes données de départ.

Sartre par exemple considère que l’homme est constamment libre, car il associe liberté à responsabilité ; l’homme étant responsable en permanence de lui-même, il est condamné à être libre. Il est donc primordial avant de comparer les conclusions de différents philosophes de considérer les postulats et les conditions de départ de la réflexion, cela permet à plusieurs thèses, apparemment contradictoires de cohabiter harmonieusement ; le tout en étant vraie chacune.

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