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Aristote : l’animal politique

 

Nous présentons un commentaire de texte classique sur Aristote et l’animal politique, rédigé par notre rédacteur Nicolas Bogler. Vous pouvez retrouver aussi la biographie d’Aristote.

Le texte d’Aristote : zoôn politikon

« La communauté achevée formée de plusieurs villages est une cité dès lors qu’elle a atteint le niveau de l’autarcie pour ainsi dire complète s’étant donc constituée pour permettre de vivre, elle permet, une fois qu’elle existe, de mener une vie heureuse. Voilà pourquoi toute cité est naturelle c’est parce que les communautés antérieures dont elle procède le sont aussi. […] Il est manifeste, à partir de cela, que la cité fait partie des choses naturelles, et que l’homme est par nature un animal politique, et que celui qui est hors de la cité, naturellement bien sûr, et non par hasard, est soit un être dégradé, soit un être surhumain. »

Aristote, La Politique

L’explication détaillée

L’essence même de la philosophie d’Aristote est la recherche du Souverain Bien, c’est-à-dire la fin ultime, ce qui doit être recherché et voulu par l’homme, le bien ( dans le sens de « ce que l’on doit faire, ce qui est conforme à sa nature), supérieur à tous les autres. Ce Souverain Bien, pour Aristote est le bonheur, qui est un état durable de vertu et de raison. Or, la vertu, de l’homme,  ce pour quoi il excelle le mieux est l’aptitude à la vie raisonnable. Pour ce faire, l’homme doit vivre dans la Cité. C’est ainsi que dans ce texte, Aristote nous explique comment la Cité est-elle formée, pourquoi permet-elle d’atteindre le Souverain Bien, en quoi elle est inhérente à la nature humaine, autrement dit en quoi fait elle partie de la nature profonde de l’homme, pour quelle raison l’homme est un zoôn politikon, un animal politique.

Tout d’abord, commençons par la formation de la Cité : qu’est-ce ? Il s’agit d’une « communauté achevée », un groupe d’individus qui vivent ensemble, et qui partagent valeurs et traditions : c’est un groupe solidaire et cohérent. Aristote considère la communauté comme un fait de nature, comme quelque chose d’inné à l’homme, car la communauté lui permet de se réaliser pleinement en raison des possibilités de partage et de complémentarité qu’elle offre.

Cette communauté, pour être nommée Cité, se doit d’avoir une certaine envergure, une taille suffisamment importante pour qu’elle mérite ce nom et qu’elle soit capable de répondre aux attentes des hommes. C’est pourquoi elle est formée de « plusieurs villages ». Il reste une troisième caractéristique pour la nommer Cité : le fait qu’elle puisse vivre en autarcie, coupée du monde, qu’elle soit autonome. Autonome, du grec autonomos, (autos « lui-même », nomos « loi ») signifie, « qui se gouverne par ses propre lois » : la Cité ne doit pas dépendre d’un tiers. Une fois ces trois critères réunis, nous obtenons, selon Aristote, la Cité.

Cette Cité, permet de vivre heureux, c’est-à-dire de se rapprocher du bonheur, le Souverain Bien, car elle permet à l’homme de se réaliser pleinement : elle assure la défense de ses membres, pourvoie à leurs besoins, c’est-à-dire les exigences ou les nécessités naturelles, permet une application des valeurs commune par le biais de la Justice, et enfin, au vue de ce qui vient d’être dit, de vivre en amitié, cultivant ainsi la vertu de l’homme. Cette Cité est dite « naturelle », émanant de la nature profonde de l’homme, car elle est la résultante des communautés passées, qui comme nous l’avons vu, sont naturelles. Ainsi le naturel engendre le naturel.

Comment Aristote peut-il affirmer que l’homme est un  animal politique ? En effet le mot politique vient du grec « polis », qui signifie « Cité » : la politique est donc l’activité qui consiste à la gestion de la « polis », la Cité. Or comme la Cité est une création naturelle de l’homme, nous pouvons en conclure que sa gestion l’est également. L’homme est donc un « animal politique ».

Reste à savoir ce qu’est « celui qui est hors de la Cité » ; il ne peut être un homme, au sens où l’entend Aristote, car si tel était le cas, il serait dans la Cité, comme l’exige sa nature profonde : il est donc autre chose. Il existe deux « variantes » : qui est « surhumain », qui est donc supérieur à l’homme car il n’a pas besoin de la Cité pour subvenir à ses besoins et pour atteindre le Souverain bien. On assimile  souvent dans l’Antiquité ces « surhommes » aux dieux : seul les dieux sont capables de mener une vie heureuse sans la Cité en raison de leur supériorité sur le commun des mortels.

Ensuite, nous avons le cas de cet « être dégradé » ; les esclaves et les femmes, ou les « barbares » (du grec barbaros : « non grec, étranger » qui signifie également absence de civilisation) qui eux sont en dehors de la Cité car ils n’ont pas la capacité, étant donné leur « infériorité » à comprendre et à participer à l’épanouissement de la Cité. Ce ne sont pas des citoyens, ils ne peuvent donc être considérés comme « animaux politiques ». Néanmoins, les esclaves et les femmes sont mieux considérés que les barbares car ils souhaitent être assimilé à la Cité : le barbare veut lui, vivre volontairement en dehors de la Cité. Seul les bêtes ou les dieux vivent en dehors de l’enceinte de cette dernière.

Les nuances d’Arendt et de Kant

Néanmoins, il est important de prendre en compte la réflexion de Hannah Arendt, philosophe allemande du XXème siècle, qui vient nous rappeler le sens premier de « zoôn politikon » : le sens des mots à été partiellement perdu, engendrant une mauvaise interprétation de la pensée aristotélicienne. En effet, la conception de l’homme qui vit et travaille uniquement dans la Cité, sous peine d’être un dieu ou une bête, vient de la traduction ancienne de zoôn politikon par animal socialis en latin : le social est venu remplacer le politique en raison de la confusion qu’ont apporté les termes latins.

Arendt explique donc que cela a entretenu une confusion, car on a de fait longtemps cru que l’homme avait vocation à être uniquement politique : il ne l’est pas systématiquement ; cela dépend de son positionnement. Est il dans la sphère privée ou public ? L’homme n’a en effet vocation d’être un animal politique que dans la sphère publique car : « La politique traite de la communauté et de la réciprocité d’être différent »

En effet elle permet, contrairement au travail qui souligne ce que nous sommes, de montrer qui nous sommes, car nous pouvons de fait exprimer notre propre avis, notre propre pensé. Elle est révélatrice de notre identité. Mais cela ne peut être envisagé que dans un espace public, où tous sont égaux, et non dans un espace privé, générateur d’inégalité. L’effet pervers de cette confusion est, pour Arendt, le mélange entre le privé et le public, qui amène à un dépérissement de la politique. Ce qui est politique a un rapport avec la communauté, mais ne touche pas aux affaires du privé.

Il convient aussi de prendre en compte une troisième thèse, celle de Kant, sur « l’insociable sociabilité » des hommes :

« J’entends ici, par l’insociable sociabilité des hommes, c’est-à-dire leur penchant à entrer en société, lié toutefois à une opposition générale qui menace sans cesse de dissoudre cette société. (…) L’homme a une inclination à s’associer, parce que dans un tel état il se sent plus qu’homme, c’est-à-dire qu’il sent le développement de ses dispositions naturelles. Mais il a aussi un grand penchant à se séparer (…) il ne veut tout régler qu’à sa guise et il s’attend surtout à provoquer une oppositions des autres (…) »

Ainsi l’homme, ressent autant un besoin de communauté que parfois, d’isolement : cela vient nuancer la thèse de Aristote qui tend à démontrer que nous sommes totalement politique.

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