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Auguste Comte : l’individu contre la société

 

Voici une commentaire complet et débattu sur la place de l’individu dans la société. Holisme ou individualisme ? Fondé sur un extrait d’Auguste Comte, ce commentaire a été rédigé par Nicolas Bogler.

Le texte de Comte

« La décomposition de l’humanité en individus proprement dits, ne constitue qu’une analyse anarchique, autant irrationnelle qu’immorale, qui tend à dissoudre l’existence sociale au lieu de l’expliquer, puisqu’elle ne devient applicable que quand l’association cesse. Elle est aussi vicieuse en sociologie que le serait en biologie, la décomposition chimique de l’individu lui-même en molécules irréductibles, dont la séparation n’a jamais lieu pendant la vie. A la vérité, quand l’état social se trouve profondément altéré, la dissolution pénètre, à un certain degré, jusqu’à la constitution domestique, comme on ne le voit que trop aujourd’hui. Mais, quoique ce soit là le plus grave de tous les symptômes anarchiques, on peut alors remarquer, d’une part la disposition universelle à maintenir autant que possible les anciens liens domestiques, et d’autre part, la tendance spontanée à former de nouvelles familles, plus homogènes et plus stables. Ces cas maladifs confirment donc eux-mêmes l’axiome élémentaire de la sociologie statique : la société humaine se compose de familles et non d’individus. Suivant un principe philosophique posé, depuis longtemps par mon ouvrage fondamental, un système quelconque ne peut être formé que d’éléments semblables à lui et seulement moindres. Une société n’est donc pas plus décomposable en individus qu’une surface géométrique ne l’est en lignes ou une ligne en points. »

Comte, Système de politique positive

L’explication détaillée

Auguste Comte est un philosophe positiviste du XIX ème siècle.  Le positivisme est un courant philosophique fondé par Comte qui consiste en une attitude de confiance envers la science et de manière plus précise envers les méthodes de sciences expérimentales ; cette doctrine combat fermement la métaphysique, c’est-à-dire  la connaissance, par la raison et non par une révélation religieuse, des réalités immatérielles. C’est aussi par extension la recherche de l’essence des choses, de l’absolu, pur.

Voilà à quoi s’oppose Comte.

Néanmoins, le texte ci-présent, rédigé par Comte ne parle pas en soi de science pure : c’est là où réside la particularité de ce texte car Comte considère l’humanité comme un objet de science, notamment dans le cadre de l’exercice de la « physique sociale » de Comte (sociologie). En effet l’un des objectifs de Comte est que la société corresponde au degré réel de l’évolution de l’humanité (sous entendu qu’il y a un décalage entre le degré d’évolution de l’homme, et la société dans laquelle il vit).

Ainsi la première démarche, surtout lorsqu’on est comme Comte dans une optique scientifique, est de définir la situation initiale : comment sont les choses en leur état actuel ?

La question peut paraître simpliste, néanmoins elle soulève de nombreux débats, car nombreux sont ceux qui s’opposent quant à savoir quelle est la structure de la société. Car savoir comment penser la société, même si cela devrait être une donné objective neutre (tout comme si on demandait de manière neutre : l’homme est-il un être de nature ou de culture ?), la conception de départ de la société porte en germe l’évolution que l’on souhaiterait lui donner.

Comte vient donc affirmer de manière forte l’une des natures de départ de la société dans ce texte, donnée postulante de sa société positiviste.

Il envisage donc la société comme étant composée de familles, et non d’individus, qui pour lui n’ont pas une raison d’être de manière isolée.

Il émet premièrement un avis concernant la thèse qui soutient que « La décomposition de l’humanité en individus », c’est-à-dire la thèse qui soutient que la société est formée d’une multitude d’individualité, que nous sommes chacun des acteurs indépendant, et que l’on doit nous considérer comme tel.

Son avis est assez cinglant puisqu’il considère cette conception comme « anarchique, autant irrationnelle qu’immorale, qui tend à dissoudre l’existence sociale au lieu de l’expliquer, puisqu’elle ne devient applicable que quand l’association cesse. ». Comte veut dire par là que cette organisation par la somme d’individualités isolées n’en est pas une, c’est une « non organisation », puisque par définition une organisation est une totalité, un ensemble structuré de manière complexe, qui a néanmoins pour paradoxe propre de comporter des éléments différenciés mais coordonnés.

En effet pour lui, considérer la société comme un ensemble d’individus, c’est affirmer l’indépendance des acteurs, et le fait qu’ils ne sont pas liés les uns aux autres dans ce que l’on appelle la société.

Immorale, car elle tend à briser les liens traditionnels, presque élevés au rang du sacré, tels que la famille ou la communauté religieuse qui est un ensemble lié et solidaire.

L’individualisme, c’est donc pour Comte, la « contre société » puisque elle tend à briser l’ensemble structuré existant, pour proclamer une nouvelle organisation, déstructurée par essence, celle d’individus isolés, désolidarisés d’une organisation d’un seul tenant ; il s’agit d’un morcellement, ou de manière plus neutre, d’un morcellement du lien social, pour Comte, qui y voit à terme, la mort de la société occidentale telle qu’il la conçoit au XIXème siècle.

L’application de l’anti-thèse de Comte, est selon lui, uniquement possible après la dissolution de l’existence sociale : dès lors il n’y a plus de société, et la sociologie tout comme le positivisme n’a plus de raison d’être !

Cela explique en grande partie la fervente opposition de Comte à la vision individualiste de la société.

Il tient même à prouver, que en plus d’être un non sens de définition sociologique de la société, cette vision tend à être malsaine : « Elle est aussi vicieuse en sociologie que le serait en biologie, la décomposition chimique de l’individu lui-même en molécules irréductibles, dont la séparation n’a jamais lieu pendant la vie » ; c’est en réalité une sorte d’analyse tronqué que de dire : la société est composée de familles, elles même subdivisées en plus petites unités, d’individus ; donc la société est composées d’individus, ou du moins d’une accumulation d’individus. Pour s’expliquer il prend l’exemple de la biologie, qui reprend de manière analogue le problème traité. En effet, il compare la société à un organisme ; il dit que de la même manière que pour définir un organe on ne détaille pas sa décomposition moléculaire, on ne dissèque pas une famille afin d’en extirper les différents individus qui y résident.

D’autant plus que la séparation en molécules distinctes, qui autrefois formaient un tout, n’intervient qu’à la mort de l’organe : de la même manière, considérer la famille (au sens large du mot), comme un ensemble d’individus isolés, c’est considérer les choses après leurs vies (donc mortes !) car cette séparation n’est pas possible du vivant de la famille. Aussi comme l’objectif est d’étudier une société vivante, et non morte, il n’est pas souhaitable, ni possible d’ailleurs, de l’étudier à l’échelle de l’individu.

Comte considère ainsi qu’une société où l’on assiste à une décomposition de la famille, ou de la structure domestique sociale, est une société malade, car elle est touchée au plus profond de sa structure, son essence mêlé est altérée, car sans famille, pas de société, mais uniquement un ensemble épars d’individus, isolés, et poursuivants chacun des buts distincts : aucune concorde sociétale ou de lien social ne préexiste encore dans ce cas, il devient donc difficile de parler encore de société.

Néanmoins, il observe que même dans ce cas critique « Mais, quoique ce soit là le plus grave de tous les symptômes anarchiques, on peut alors remarquer, d’une part la disposition universelle à maintenir autant que possible les anciens liens domestiques, et d’autre part, la tendance spontanée à former de nouvelles familles, plus homogènes et plus stables ». Ainsi il y a une nature de l’homme à vouloir la société, car il tend à vouloir maintenir l’ancienne structure, soit en maintenant les liens familiaux, soit, si pour une raison quelconque la première option n’est pas possible, en créant une nouvelle structure familiale, noyaux dur de la société. L’homme a donc pour Comte une nature sociétale, car il souhaite faire perdurer la structure familiale (pour Comte l’individualité c’est la non société ; donc être opposé à l’individualité, c’est être pour la société.).

Ce cas extrême est l’ultime preuve pour Comte que la société est « la société humaine se compose de familles et non d’individus. ».

Triomphant donc de la vision individualiste de la société, il expose donc les fondement de cette dernière « système quelconque ne peut être formé que d’éléments semblables à lui et seulement moindres. Une société n’est donc pas plus décomposable en individus qu’une surface géométrique ne l’est en lignes ou une ligne en points. »

C’est donc un ensemble familial homogène, et nombreux qui crée la société, en créant de nombreuses interactions sociales entre ces différents groupe : c’est cette émulation entre les différents groupes que l’on appelle lien social.

Enfin, pour conclure, il étaye sa thèse d’un dernier exemple, en utilisant la géométrie :un carré est pour lui un tout, solidaire et non quatre lignes reliées entre elles avec des angles droits, pas plus qu’une ligne est la représentation graphique d’une accumulation de points.

L’individualisme : fruit de l’économie

Pourtant, certains d’entre vous s’en souviendront peut-être, nous avons appris en géométrie que effectivement, une ligne est un ensemble, ou plutôt une infinité de points.

Tout comme certains d’entre vous auront pu lire dans quelques célèbres ouvrages de sociologues reconnus que le lien social a disparu ; ou encore, que l’individu est le moteur de notre société. Paradoxe car pour Comte, l’individu c’est l’anti-société.

Comment expliquer tout cela ?

Cette évolution à priori paradoxale est le fait de l’évolution économique et morale de nos société qui se sont faites effectivement via l’individualisme ; généralement on attribut, bien que les raisons soient multiples, la base de cette société individualiste à l’organisation économique et sociétale nommée capitalisme.

Adam Smith, considéré comme le père de l’économie moderne (et libérale) analyse ainsi la situation : l’économie (de laquelle découle la société) n’a que faire des bons sentiments, ou de la concorde familiale ou autre … Tout homme ne peut se faire confiance qu’à lui-même, mais doit néanmoins compter sur les autres pour satisfaire ses besoins. Mais comment cela peut-il se faire si il ne peut avoir confiance en eux ? L’égoïsme est ici le maître mot. Ce n’en pas la bienveillance du boucher, comme disait Smith, qui le pousse à me vendre de la viande de bonne qualité, mais son intérêt propre : en effet il souhaite être payé pour pouvoir lui-même satisfaire ses propres besoins, or si il vend de la mauvaise qualité, ou de manière plus générale, si il ne répond pas correctement au service pour lequel il est payé, plus personne ne souhaitera faire appel à lui : il ne sera donc plus payé et ne pourra plus subvenir à ses propres besoins.

« Donnez moi ce dont j’ai besoin, et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin vous-même »

C’est pour cette raison que la famille tend à se briser, à se réduire à ce que l’on nomme la « famille nucléaire » ; l’évolution économique a profondément changé les priorités sociétales : l’individualisme s’est trouvé être le meilleur moyen pour vivre dans ce nouveau model.

Contrairement aux prédictions de Comte, il y a toujours une société, plus tenue, mais toujours existante. Elle est différente du modèle du XIX ème, cela va sans dire, et est liée, non pas par des interactions souhaitées entre les différents acteurs de la société, mais pas des interactions obligatoires, dans le sens où elles sont nécessaires afin de satisfaire ses besoins propres.

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