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Platon : langage et rhétorique

 

Voici un commentaire de texte de philosophie rédigé par Nicolas Bogler, sur un extrait de Platon. Il étudie le langage et la force de la rhétorique, moyen suprême de conviction.

Le texte de Platon

“Il m’est arrivé maintes fois d’accompagner mon frère ou d’autres médecins chez quelque malade qui refusait une drogue ou ne voulait pas se laisser opérer par le fer et le feu, et la ou les exhortations du médecin restaient vaines, moi je persuadais le malade, par le seul art de la rhétorique. Qu’un orateur et un médecin aillent ensemble dans la ville que tu voudras: si une discussion doit s’engager à l’assemblée du peuple ou dans une réunion quelconque pour décider lequel des deux sera élu comme médecin. J’affirme que le médecin n’existera pas et que l’orateur sera préféré si cela lui plait. Il en serait de même en face de tout autre artisan: c’est l’orateur qui se ferait choisir plutôt que n’importe quel compétiteur, car il n’est point de sujet sur lequel un homme qui sait la rhétorique ne puisse parler devant la foule d’une manière plus persuasive que l’homme de métier, quel qu’il soit. Voila ce qu’est la rhétorique et ce qu’elle peut”

Platon

L’explication

Platon, philosophe grec du V ème siècle avant JC, est le fidèle élève de Socrate ; Socrate n’ayant rien écrit de son vivant, Platon rapportera bon nombre de ses concepts dans des dialogues restés célèbres. Mais au-delà de la restitution les idées et des concepts de son maître, Platon bâtit un véritable système philosophique, axé autour du concept de l’image et de l’idée,(mythe de la caverne), et du philosophe-roi ( la République), seul être capable de gouverner.

Ici, Platon développe l’idée de la rhétorique, c’est-à-dire l’art de savoir parler en utilisant la raison, et avec pour but de convaincre l’autre d’adopter son point de vue. La rhétorique est fondamentale pour les Anciens, car elle intervient dans la politique (agora) et dans la philosophie, notamment par le biais des sophistes, sortes de « faux philosophes ». Ce sont en effet des professeurs itinérants, qui, contre rétribution enseigne l’art d’argumenter rationnellement dans les affaires publiques et privées (donc la rhétorique).

Platon s’interroge donc naturellement sur ce qu’est la rhétorique, sur son pouvoir et ses capacités. Il prend pour exemple une expérience personnelle, quand il lui arrivait d’accompagner son frère, médecin, lors de ses tournées.

Il remarque ainsi que le technicien qu’est le médecin, bien qu’expert dans son domaine, n’arrive pas toujours à convaincre le patient du bien fondé du traitement ; lui au contraire, tout philosophe et non médecin qu’il est, il arrive à faire accepter au patient le traitement, à le convaincre par le biais de la rhétorique. Il affirme donc la supériorité de la rhétorique, art du langage, du savoir dire de l’homme sur le savoir faire. Bien concevoir le concept (en parole : donc le formuler) est donc plus important que de bien le faire.

C’est d’ailleurs pour cela qu’il énonce : « Qu’un orateur et un médecin aillent ensemble dans la ville que tu voudras: si une discussion doit s’engager à l’assemblée du peuple ou dans une réunion quelconque pour décider lequel des deux sera élu comme médecin. J’affirme que le médecin n’existera pas et que l’orateur sera préféré si cela lui plait ». Ainsi, bien que le médecin soit plus compétent dans son domaine, si le jugement doit être soumis à l’avis public, l’orateur sera préféré. Derrière l’orateur, on peut supposer le philosophe ou encore mieux, le politique.

Pourquoi le politique parviendra t-il à se faire élire ? Car le médecin ne sait pas parler ; du moins, si il arrive à articuler des sons dans le but de s’exprimer vis-à-vis de ses semblables, il n’arrive pas à parler au sens de la rhétorique, qui nécessite un niveau de langage supérieur au niveau normal qui sert à la simple communication. Ses idées ne sont pas organisées, son raisonnement, sûrement vrai, est néanmoins difficilement compréhensible par ceux qui ne sont pas versés dans la médecine (il peut donc même être  incompréhensible) ; autrement dit, bien qu’expert, il ne sais pas comment le communiquer aux gens, et est incapable, en comparaison avec l’orateur d’avoir une approche argumentée.

L’orateur lui, saura comment créer une réflexion à même d’interroger l’individu sur le bien fondé de ce qu’il énonce. Il y aura donc un raisonnement, qui tendra à être construit autour de la logique, difficilement réfutable, et non sur le sentiment. C’est une construction où, l’acceptation d’un élément A entraîne l’acceptation d’un élément B : ce qui fait dire, par cette habile mécanique, à l’intéressé «  oui c’est logique ! ». On s’approche en quelque sorte d’un raisonnement mathématique.

Et quand bien même l’orateur ne peut se permettre un raisonnement « mathématique » en raison de trop faibles arguments (dans le cas du médecin, il ne pourra pas argumenter, par exemple, qu’il connais mieux la médecine) ; il utilisera donc la persuasion, qui elle joue sur des valeurs moins objectives, ou du moins plus controversées, qui se prêtent plus à l’habilité du raisonnement qu’à sa justesse (du moins la justesse est « cachée » par l’habile construction du raisonnement).

C’est pour cela que Platon affirme un peu plus loin : « homme qui sait la rhétorique ne puisse parler devant la foule d’une manière plus persuasive que l’homme de métier, quel qu’il soit » : l’homme qui connais l’art de manier les mots, de créer des idées séduisante est plus à même de convaincre que l’homme de métier, notamment car, il est capable de communiquer ses idées. Tout comme le médecin de tout à l’heure, qui ne savait «trouver les mots », l’homme de métier se trouve en difficulté lorsqu’il doit créer une réflexion autonome sur un sujet complexe, avec des mots simples, compréhensible de tous, le tout « enveloppé » d’une logique à toute épreuve.

C’est la force de l’orateur qui discrédite ainsi son opposant, incapable contrairement à lui, de se faire comprendre. Car l’art de bien utiliser la parole, c’est de pousser à l’extrême la fonction première de la parole : donner du sens aux choses. L’orateur, contrairement à l’homme de métier, donne un sens fort, et multiple à ses propos, le tout en restant accessible. C’est cette communication sensée, bien huilé qui convainc le public.

Le langage

Le langage, nous apparaît donc, par le biais de la rhétorique, comme un élément important des rapports sociaux, car c’est le langage qui permet la transmission d’informations, des plus basiques (nourriture, sécurité) aux plus complexes (politique, philosophie). De plus, nombre de philosophes l’ont souligné, le langage est une particularité humaine, car même si les animaux sont capable de formuler des sentiments (joie, peur) par leurs cris, ils sont néanmoins incapables de formuler des concept comme le bien, le mal, le juste … (Aristote).

Alain, philosophe du XXème siècle, souligne, dans la ligné de la thèse de Platon sur la rhétorique, la puissance du langage sur les affects (sentiments et émotions), par le biais cette fois, de l’éloquence ; cela nous permet ainsi de différencier deux termes de l’argumentation, proches mais différents, souvent confondus : la rhétorique agit sur la raison quand l’éloquence agit sur l’affect.

« Et l’expression consiste à ajourner le sentir, à le distribuer, à le préparer, à le grandir, à le diminuer, d’après le geste et la voix. Cette puissance de l’éloquence sur le cœur, cet organe si loin de notre portée, a dû passer pour magique tant que l’on n’eut pas compris comment l’étirement des muscles, et la discipline du souffle peuvent régler les battements du cœur. »

Les aventures du cœur, chap. 24

En s’opposant à l’impression, l’expression permet à chacun de se ressaisir.

Néanmoins, il est à noter que la pensée philosophique a toujours été mal à l’aise avec ce qui touche de près ou de loin au langage, car elle à toujours eu du mal à saisir son essence : le langage est il pensé ou objet de l’action ? Cette question qui peut sembler être un pur ergotage, cache en réalité d’autres questions plus importantes pour les concepts de philosophie évoqués jusqu’alors. Pour formuler ses pensées il a fallu utiliser le langage comme « moyen ». Etant donné que le langage a été l’unique moyen d’expression, il est important de définir clairement son statut.

C’est ce que tente de faire F. Wolff dans Dire le monde ; il s’interroge en effet sur la spécificité du langage dans la philosophie, ou plutôt sur la nature du rapport qu’ils entretiennent. Il montre ainsi que le langage ne peut être réduit au simple statut d’objet, d’outil : tout ce que l’on peut penser est langage.

« Il est peut-être chimérique de vouloir savoir ce qu’il est en lui-même (le langage) puisqu’on ne le sait que par lui. Il ne peut donc exister comme une chose ni être posé comme un objet. Etant la condition de toute pensée, du moins de toute pensée philosophique, il ne peut être pensé qu’à pouvoir se réfléchir.

(…) Ce que le langage semble avoir de plus, c’est qu’il semble ne pas avoir d’extérieur. Tout est dedans. (…) Tenter de penser sans langage, c’est encore une tentative de langage. (…) Cela peut se dire d’un mot : le langage fait monde. »

Il nous faut donc revoir ce que l’on juge « langage », plus qu’un moyen (comme instrument de la rhétorique ou de l’éloquence), afin de le considérer aussi comme une fin en soi.

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