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Corrigé type de dissertation : Le Travail

Lundi 30 mai 2011

Nous publions aujourd’hui un corrigé gratuit pour votre préparation du Bac de Philo 2011 : Le Travail, par notre professeur Damien Theillier.

Sujets apparentés :
Est-ce un devoir de travailler ?
Une société sans travail est-elle souhaitable ?
Le travail peut-il rendre libre ?
Peut-on opposer le loisir au travail ?
Les hommes peuvent-ils se passer de travailler ?
L’activité artistique est-elle un travail ?
Le travail n’est-il qu’un moyen de subsistance ?
Doit-on faire du travail une valeur ?
Peut-on attendre du progrès technique qu’il nous libère du travail ?
Le travail n’est-il qu’une lutte avec la nature ?
Que gagnons-nous à travailler ?
Le travail peut-il être aimé pour lui-même ?


A) Le travail comme aliénation (la conception antique)
Le mot travail dans son sens ancien (labor) évoque la douleur, la torture. Dans la Bible il est associé à une forme de malédiction (« Tu travailleras à la sueur de ton front »). Chez les Anciens, il est perçu comme une contrainte matérielle qui n’apporte rien sinon l’asservissement à la nature, à la nécessité biologique. Il faut donc s’en affranchir pour être libre, en participant à la cité politique. Les esclaves permettent cet affranchissement des contraintes matérielles. On est libre lorsque :
– on s’affranchi de la contrainte matérielle pour se consacrer aux activités de l’esprit.
– on participe à égalité dans le gouvernement politique de la cité.
Les grecs opposent le travail à la skholé, le loisir ou le « temps libre ». C’est aussi la racine du mot “école”, en latin schola. Le loisir ici n’est pas le divertissement mais l’activité de l’esprit.


B) Le travail comme libération (la conception moderne)
Dans la modernité, le rapport de l’homme au travail change. Être libre ce n’est plus se libérer du travail et participer à la politique, mais c’est pouvoir travailler pour s’épanouir dans la vie privée. Le travail permet l’accès à l’indépendance et à la réussite de l’individu. Dans une perspective religieuse, il est aussi un moyen de salut, de rédemption. Le travail devient donc un moyen personnel de réussite dans la sphère privée. Avec l’abolition des privilèges et la naissance du marché, le travail et l’échange unissent les hommes dans un même destin.

Adam Smith est un penseur du marché, mais c’est d’abord un philosophe qui réfléchit aux questions morales. Il observe que l’amour de soi, convenablement orienté, est raisonnable car il stimule l’effort, le travail, l’échange et la coopération sociale, parfois mieux que la vertu elle-même. Mais il va plus loin et il considère que le désir de produire, d’échanger et d’acquérir, loin d’être mauvais par essence, sont conformes à la nature humaine. En effet, l’un des fondements du lien social, selon Smith, est l’intérêt. La division du travail et les échanges établissent des liens de dépendance, de complémentarité mais aussi de compétition en vue de la prospérité. Cette sphère économique constitue ce qu’on appelle la société civile ou le marché, un espace de liberté dans lequel chaque homme est invité à réaliser ses projets.

Le travail, pour Marx, est l’acte proprement humain, celui par lequel se réalise l’essence même de l’homme, à savoir la liberté. C’est pourquoi la libération du travail a aussi pour signification de rendre l’homme à sa dignité et à son humanité.
Pour Marx et conformément au matérialisme historique, il existe une aliénation économique à la racine de l’aliénation politique. Dans l’aliénation économique, fruit du capitalisme (défini comme la propriété privée des instruments de production), l’ouvrier est obligé de vendre sa force de travail comme une marchandise. Il est donc aliéné, c’est-à-dire séparé de lui-même car son travail lui devient quelque chose d’étranger qu’il accomplit par force, pour survivre.
La révolution politique est donc pour Marx une illusion tant qu’elle ne s’accompagne pas d’une révolution économique et sociale capable de libérer l’homme de la servitude capitaliste et de réaliser ainsi l’unité entre le travailleur et le citoyen, entre la société et l’État, la sphère privée et la sphère publique.


C) La valeur du travail en question
Hannah Arendt, dans La condition de l’homme moderne, parle d’une crise du sens du travail. En effet, l’époque moderne tend à niveler toutes les activités : « Dans cette société qui est égalitaire, car c’est ainsi que le travail fait vivre ensemble les hommes, il ne reste plus de classe, plus d’aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse provoquer une restauration des autres facultés de l’homme. Même les présidents et les rois, les premiers ministres voient dans leurs fonctions des emplois nécessaires à la vie de la société, et parmi les intellectuels, il ne reste que quelques solitaires pour considérer ce qu’ils font comme des œuvres et non comme des moyens de gagner leur vie. »
Arendt distingue ici le travail salarié, dicté par la nécessité économique, et l’œuvre, activité de création par laquelle l’homme participe à l’élaboration d’un monde commun. Une œuvre porte la marque personnelle de celui qui l’a créée et par elle, le créateur lui-même se personnalise. Le drame de la modernité est d’avoir « changé l’œuvre en travail ».
De même, dans Le gai savoir, § 42, Nietzsche défend le travail créateur, celui qui n’est pas finalisé par le salaire mais par le plaisir. Il écrit :
« Se trouver un travail pour avoir un salaire […]. Or, il y a des hommes rares qui préfèrent périr plutôt que de travailler sans plaisir […]. De cette espèce d’hommes rares font partie les artistes et les contemplatifs, mais aussi ces oisifs qui passent leur vie à la chasse ou bien aux intrigues d’amour et aux aventures. Tous cherchent le travail et la peine lorsqu’ils sont mêlés de plaisir, et le travail le plus difficile et le plus dur, s’il le faut. Sinon, ils sont décidés à paresser, quand bien même cette paresse signifierait misère, déshonneur, péril pour la santé et pour la vie. Ils ne craignent pas tant l’ennui que le travail sans plaisir : il leur faut même beaucoup d’ennui pour que leur travaille réussisse. Pour le penseur et pour l’esprit inventif, l’ennui est ce calme plat de l’âme qui précède la course heureuse et les vents joyeux ; il leur faut le supporter, en attendre les effets à part eux : – voilà précisément ce que les natures inférieures n’arrivent absolument pas à obtenir d’elles-mêmes ! Chasser l’ennui à tout prix est aussi vulgaire que travailler sans plaisir. »
La joie créatrice est alors le signe d’un travail accompli, capable de rendre à l’homme toute sa dignité.

Damien Theillier

Corrigé type de dissertation : La Démocratie

Mercredi 25 mai 2011

Nous publions aujourd’hui un corrigé gratuit pour votre préparation du Bac de Philo 2011 : La Démocratie, par notre professeur Damien Theillier.

Sujets apparentés :

Peut-on critiquer la démocratie ?

L’usage de la parole doit-il être soumis à des règles ?

En quoi la démocratie est-elle toujours à conquérir ?

La philosophie a-t-elle pour condition la démocratie ?



1° La démocratie, régime de la parole

Les sophistes, qui enseignaient la rhétorique, l’art de bien parler, sont les inventeurs de la démocratie. En effet, la démocratie est le régime de la parole où la vérité dépend moins d’une connaissance de la réalité que d’une capacité à convaincre, à imposer ses opinions par l’art du discours. Il n’y a que des opinions et la meilleure opinion n’est pas la plus vraie mais la plus convaincante. Celui qui détient l’art de convaincre, détient aussi le pouvoir.

C’est pourquoi les sophistes enseignent la rhétorique. La rhétorique a un rôle clé pour rendre plus vraisemblable une opinion par rapport à une autre. Il ne s’agit pas de démontrer qu’une chose est vraie en elle-même mais seulement qu’elle paraît vraie.

Platon aborde ce thème de la rhétorique dans le Gorgias, dialogue qui porte le nom d’un célèbre rhéteur, écrit vers 385 avant J.-C. Selon Gorgias la rhétorique est l’art suprême, rien ne lui résiste : « il n’y a rien dont l’orateur ne puisse parler, en public, avec une plus grande force de persuasion que celle de n’importe quel spécialiste. Ah ! Si grande est la puissance de cet art rhétorique ! » Celui qui détient les clés du discours, détient les clés du pouvoir. Ainsi les lois ne sont que des conventions qui reflètent l’opinion du plus grand nombre. L’opinion la plus répandue devient la norme. La démocratie est donc le régime de la parole, où la vérité dépend moins d’une connaissance de la réalité que d’une capacité à convaincre, à imposer ses opinions par l’art du discours.


2° La démocratie : tyrannie de l’opinion (la conception antique)

Dans le Gorgias, Platon attaque les sophistes, qualifiés de démagogues ou de flatteurs mais il attaque aussi, de façon plus voilée, la démocratie. Pour lui, ce régime politique favorise l’apparition des sophistes parce qu’il est fondé sur le règne de l’opinion. La démocratie est la traduction politique du « relativisme » des sophistes (la connaissance est relative aux opinions subjectives de chacun).

De plus, pour Platon, la multitude ne peut pas bien gouverner, car elle ne peut voir avec discernement le bien commun, et ne cherche que son intérêt individuel. Il faut donc éviter tout fonctionnement démocratique. La démocratie n’est que la tyrannie du peuple, qui est ignorant et animal. C’est donc la tyrannie des opinions et des désirs. Platon pense que le peuple confond l’opinion la plus répandue avec la meilleure opinion. Non seulement il est manipulé par des démagogues, mais en plus il est esclave de ses désirs.


3° La démocratie : un moyen et non une fin (la conception moderne)

Tocqueville a essayé de rendre compte et d’analyser les immenses mutations sociales qui s’opèrent à son époque : émergence de l’individualisme, de la démocratie, nouvelles tensions insolubles entre liberté et égalité…

Tocqueville juge que la modernité est caractérisée par une tension fondamentale entre les deux passions politiques humaines : l’égalité et la liberté. La démocratie est d’abord une dynamique sociale d’égalisation des conditions. Ces revendications d’égalité, d’abolition des privilèges et des ordres, de participation égale à la vie politique amènent les révolutions et les premières tentatives de démocratie. « Dans les démocraties, les serviteurs ne sont pas seulement égaux entre eux ; on peut dire qu’ils sont, en quelque sorte, les égaux de leurs maîtres. »

Toutefois, Tocqueville constate que ce processus d’égalisation s’accompagne logiquement de la dissolution des influences sociales, des liens de dépendance et atomise le lien social, menaçant ainsi l’exercice même de la liberté et de la responsabilité politique du citoyen. En effet, l’égalisation s’accompagne d’une fragilité plus grande des individus qui deviennent isolés et séparé les uns des autres. Pour éviter l’anarchie et protéger leurs biens, ils s’en remettent à un pouvoir unique et central auquel ils délèguent tous leurs droits. Il faut donc, selon Tocqueville, remédier à ce problème en développant les associations civiles et la « démocratie locale » pour entretenir des contre-pouvoirs et par là même lutter à la fois contre l’individualisme narcissique et l’étatisme, tous deux liberticides.

Mais il faut surtout comprendre que l’égalité n’est qu’un moyen en vue de la liberté et non une fin en soi. Si les hommes sont égaux, c’est parce qu’ils sont tous capables de vivre et de penser par eux-mêmes, sans être soumis à la tutelle d’un État.

Le grand message de Tocqueville, c’est que la majorité n’a pas le droit de tout faire. Lorsqu’on prétend que, dans une démocratie, tout ce qui est légal est juste, la démocratie dégénère en démagogie, en tyrannie de la majorité. Autrement dit, la démocratie doit être au service de la liberté et la règle majoritaire doit être limitée par la règle du respect absolu des droits fondamentaux : droit à la vie, droit de propriété, liberté de parole, liberté religieuse, liberté d’entreprendre.

Damien Theillier